Les passagers anglais, Kneale

Le capitaine Kewley trafiquait tranquille  du côté de son île de Mann avec ses marins ravis dans son bateau à double fond, « la sincérité », (gloups et une bouteille de rhum)  en une journée qui aurait dû être la dernière de cette aventure là et non la première d’une toute autre histoire, pas du tout, mais du tout prévisible. Arrivent les « douanes volantes » anglaises et bien contraints de se taire et de ne rien dire, les marins mannois et capitaine matois se retrouvent assignés dans le port de Londres, ce qui, vu ce que contiennent les soutes secrètes, ne leur convient que peu. Pour sortir de la souricière, ils vont aller se jeter dans la gueule du loup, chargés d’une mission civilisatrice et vaguement scientifique de l’autre côté de la planisphère dans une toute récente colonie anglaise, la Tasmanie. 

A bord de la « Sincérité », le capitaine a dû embarquer quelques spécimens humains qui seraient burlesques si ils n’étaient animés des plus purs délires racistes : le révérend G. Wilson, totalement allumé de la lumière divine, persuadé que le paradis terrestre est sur terre et en Tasmanie, justement, une histoire de frigidaire géant qui l’aurait conservé intact, ce qu’il veut prouver de visu à ceux qui se gaussent de sa théorie (et houps, une bouteille de rhum !) et le docteur Thomas Potter qui est quant à lui un défenseur convaincu de l’inégalité des races, matiné de relents sadiques. De l’autre côté du monde anglais, et pendant que notre « Sincérité » s’y achemine, Kneale, l’auteur, (je précise pour ne pas me prendre en route, moi, et à cause des bouteilles de rhum …), donne voix à Peeway, le « sauvage ». Il raconte son histoire, seule voix de sa civilisation, alors que les autres, les « civilisés », ils sont plein.

Il raconte sa mère, qui veut « tuer son papa », un violeur et voleur blanc, les tentatives de lutte de cette mère courage, de son peuple, de plus en plus réduit, pourchassé comme un troupeau par les colons. A leurs yeux, ils ne sont que des montres primitifs, ils les tirent au fusil comme on le ferait de bêtes malfaisantes. D’autres colons, plus « humains », vont les regrouper, les éduquer. Ce sera presque encore pire. Peeway, le « sauvage », raconte la perte de soi, de la culture, la faiblesse, l’impuissance de ceux qui ne comprenaient pas. Il raconte ce qu’il peut voir, sentir, et c’est à la fois naïf et ignoble.

Les autres narrateurs, il y en a donc à peu près 20, dont les trois principaux : les deux délirants et le capitaine, plutôt bonhomme, complètent, interprètent, motivent, l’entreprise raciste. Selon ces voix de la « civilisation », on jubile, on savoure le cocasse d’une périgrination burlesque, sans cesse contrariée (houps …) , et/ou on s’indigne, on s’horrifie, on se lamente, impuissants nous aussi en témoins de cette construction drôlement efficace : chaque regard qui croise la voix du « sauvage » est monolithique, quand il n’est pas monomaniaque, chaque regard ne le voit même pas.

Je ne suis pas sûre que la fin mérite une dernière bouteille de rhum …

Un commentaire sur “Les passagers anglais, Kneale

Ajouter un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Un Site WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :