La saison de l’ombre, Léonora Miano

Le parti pris est risqué, passionnant dans l’idée, justifié par la démarche, la marche même de l’histoire, si tant est que celle-ci marche sur deux pieds. En ce qui concerne l’histoire de la traite négrière, elle n’a qu’un pied, celui des blancs ; journaux de bord, témoignages, registres, fourmillent. Du côté des déportés, le silence. Forcément, sans écrits, pas de paroles.

L’auteure prend dans « La saison de l’ombre » le parti pris d’en reconstruire une, de parole. Elle part d’un clan, celui des Mulongo, en Afrique subsaharienne, qui vit loin des « côtiers » qui eux connaissent « les pieds de poule » depuis longtemps et avec lesquels le traffic des hommes est en train de se mettre en place. Ce dont les Mulongo ignorent tout. Une nuit, celle du grand incendie, va bouleverser l’équilibre du clan : cette nuit-là, sans que l’on sache pourquoi, des maisons ont flambé, les villageois se sont enfuis, éparpillés dans la forêt. Au matin , manquent douze hommes, dix jeunes, juste initiés, et deux adultes dont le « médecin » du village. Le clan n’a pas de repères pour comprendre. Le clan cherche des solutions, des clefs.

Dix femmes sont mises à part dans une case commune : ce sont « les mères des fils qui n’ont pas été retrouvés ». Une tentative pour maitriser la situation suggérée par l’Ancienne, l’accoucheuse du village. Ainsi, le malheur pourra se dire entre elles, et le village se recontruire, sans être contaminé par leurs pleurs. Après, elle reviendront. Et eux, ben, on ne sait pas, c’est cela le problème, que faire avec une situation grave, et surtout, inconnue …

L’imaginaire du clan est un imaginaire collectif et lié à une lecture magique du monde, un imaginaire taillé à la mesure de ce qui est connu du clan, nourri de ce qui a été fait avant et conduit par les règles connues. Le clan vivant en quasi autarcie, toute chose nouvelle ne peut être conçue que par l’étrangeté. Un des défis de ce livre, est de reconstituer ce qui n’a jamais été constitué par ceux qui vivaient là, comme une culture, une façon de vivre, confrontable à des choix, des comparaisons. Les Malongos ne connaissent que leur coutumes … Il y a bien les Bewle, avec lesquels ils ont commerce parfois, et qui ont d’autres façons de faire, mais peu le savent.

Dans la case commune, pendant que le chef du clan tourne en rond et que son frère tente une récupération du pouvoir à son profit, toutes les femmes ne pleurent pas pareil : elles rêvent, entendent leurs fils aînés, et presque toutes se soumettent, jusqu’à ce que l’une d’elles ne s’écarte du rang et aille chercher un bout de connaissance.

 Evidemment, il faut bien que le roman se fasse et pour cela qu’à l’ignorance du clan succède la connaissance même incomplète et lacunaire de la traite négrière, il faut que le lecteur s’avance lui aussi dans l’histoire non dite, vue par ceux qui ont disparu, c’est là où le parti pris est risqué. Il fonctionne parce que rien n’est trop dit, trop appuyé et que l’écriture est limpide, se limite dans ses effets, se cantonne à des personnages à la parole possible.

Le paradoxe de cette posture est d’ailleurs souligné par l’auteure dans sa postface. Entre autres documentations ( que l’on devine abondante, mais qui ne sent pas du tout dans le roman), Léonora Miano cite un rapport  » La mémoire de la capture », sans lequel, dit-elle, « La saison de l’ombre » n’aurait pas vu le jour sous cette forme » mais dont le titre pose l’ambiguité de cette « mémoire », puisque justement, elle n’existe pas ; « Quelle mémoire avons-nous, en effet, de la capture ? » d’un clan d’hommes oubliés, dispersés, déportés, disparus, silencieux

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