Le sillage de l’oubli, Bruce Machart

Ce père, quatre fils, un peu plus tard. Quatre fils aux cous tordus par le joug de la charrue qu’ils tirent sur les terres de plus en plus vastes de Vaclav, les chevaux, eux, restent à l’écurie, car ce sont des chevaux de prix, de beaux chevaux de course avec lesquels le père gagne ses terres. Karel est le plus jeune, celui dont la naissance a coûté la vie de la mère bien aimée. Il a un statut particulier dans la fratrie, il est le plus détesté, sûrement, mais aussi celui qui monte le cheval lors des nuits de paris sous la lune, les paris qui augmentent les terres du père au détriment de celles de son voisin, pas toujours très honnêtement gagnées, d »ailleurs.

Un autre père débarque, riche et mexicain, mais seulement trois filles, belles, sensuelles, provocantes, offertes comme monnaie d’échange contre les terres du père, mais aussi pour les fils comme une promesse d’un avenir hors du joug haineux du père, comme une promesse de douceur et de savon propre …. Une, surtout, retient le regard de Karel, mais il n’y a que trois à distribuer et il est le dernier à pouvoir être servi.

Une autre nuit de pari, une nuit folle de course, de pluie, de désirs, d’éclairs, d’éclairs de désirs d’une ombre de poitrine naissante, d’une cambrure d’amazone, une nuit hallucinée et irrémédiable. Ce que l’on en sait avant le superbe récit au ralenti de ce moment où le drame bascule dans la tragédie, c’est que Karel est resté avec le père et que depuis les frères ne le sont plus vraiment. Seules leurs exploitations, plutôt florissantes, se touchent, et se croise leur trafic d’alcool, chacun sur son territoire, enfin, plutôt Karel sur le sien.

Avant le récit de cette nuit d’orages, Karel, propriétaire de la ferme du père disparu, conduit sa bonne et sage femme, Sophie, et ses filles, à la fête du village voisin. Une deuxième nuit où une femme accouche d’un fils. Mais Karel, lui, ne l’est pas, sage, et va vivre sa nuit de son côté, au lieu d’être là où il devrait être. Il boit trop, et embauche pour le seconder pendant son absence forcée  de sa ferme, les jumeaux Knedlick. Jumeaux et peut-être parricides, il y en a un qui parle, et l’autre non. L’autre, il lit. Et ces deux jumeaux-là, ils vont commencer à tricoter la perte de Karel, presque sans le faire vraiment exprès en mêlant les fils du trafic et du passé qui tord toujours Karel. De faux-pas en erreurs, cahotant entre passé et présent, le récit conduit son lecteur haletant vers, peut-être, un apaisement du désir et du regret ….

 Un roman drôlement bien construit, entre passé et présent, chaque chapitre ouvre et ferme une porte, certaines claquent, d’autres restent entrebâillées et le personnage de Karel s’intensifie, se brouille, se dépouille aussi de ses pelures, de celles qui lui restaient sous les ongles. Une bonne machine narrative, à l’écriture dense et droite, de cette droiture qui va au but en vous baladant ailleurs, le verbe est haut, d’action, les descriptions fouillées, entre réalisme quasi magique par moment et solide roman social et psychologique.

Une bien belle lecture commune avec Ingannmic.

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