Avec vue sur l’Arno, E.M. Forster

Tout commence à la pension de Florence, pension pleine de touristes anglais et où viennent d’arriver la jeune Lucy et son insupportable cousine chaperon, toute de reconnaissance éperdue ( c’est la mère de Lucy qui finance le chaperonnage), elle se donne pour rôle de tenir les rênes de la bienséance. Vieille fille et parente pauvre, elle s’érige en championne de ce qui ce fait et de ce qui ne se fait pas, corsetée dans sa morale victorienne. Lucy veut bien faire, elle aussi, mais elle a juste un peu « trop de Beethoven » dans la tête et dans le cœur. Parfois, le trop déborde un peu du corset. Mais pas trop.

Dans la pension, Forster fait s’agiter le microcosme touristique : les deux femmes doivent-elles, ou non, accepter l’échange proposé par un autre couple, atypique et moins victorien, les Emerson père et fils ? Eux ont ces chambres avec vue que l’on avait promis aux deux femmes. Le portrait de groupe touristique est drôle et grinçant à souhait : un clergyman aux idées plutôt larges, une excentrique écrivaine qui se la joue bohème dans le pur style des snobs qui cherchent « l’authentique couleur locale », aussi authentique que les clichés d’une anglaise sur le retour d’âge peuvent l’être, et les deux inévitables sœurs vieilles filles, aux dentelles fanées et la conservation aussi plate qu’une bouteille de San Pellegrino sans bulle. Le débat est feutré,  puis la question réglée, les deux femmes peuvent, tout en respectant les convenances, accepter la proposition, au départ indécente, autant que peut l’être la simple mention d’un homme prenant un bain dans une baignoire.

De là, part le trouble de Lucy, de là, et aussi de la visite de Santa Croce, que la jeune fille devra faire sans guide. Une jeune fille perdue, sans l’habitude de penser par elle-même et qui ne sait qu’y admirer : où sont les merveilles attendues ? n’est-elle pas en train d’admirer ce qui n’est pas admirable ? Une œuvre mineure, indigne ? De là, Lucy commence à se heurter à la véracité de l’expression des sentiments en acceptant d’entendre le discours d’Emerson père,  puis, sur la place, où le sang d’un crime va éclabousser les cartes postales, et enfin dans un champ de violettes où la recherche de la vue sur l’Arno va s’égarer dans un baiser volé. Lucy fuit celui qui fait s’échapper d’elle ce « trop plein de Beethoven » en elle.

De retour en Angleterre, dans son home protégé de l’expansion de ces dangereuses ardeurs, Lucy va mettre beaucoup d’énergie dans la fuite d’elle-même et de ses sentiments véritables, de fiancé coincé en pare-feu de vieilles filles. Lucy se leurre et se masque et l’on s’amuse à voir le papillon refuser de sortir de sa chrysalide …

Un régal de comédie satirique où chaque personnage est solidement campé dans ses positions, portraitisé à grands traits bien solides mais sans caricature, les scènes au jardin sont fraiches et ensoleillées comme des tableaux impressionnistes, le ton enlevé comme les notes du piano de Lucy, on entendrait presque la voix pétrie de pédantisme de Cécil ( le fiancé coincé) lire les pages du roman qui forcera la jeune fille à prendre l’envol redouté.  Une bien agréable lecture, avec tout ce qu’il faut de « trop de Beethoven » et une bonne vieille crème anglaise !

Et une pensée pour Ingannmic qui doit y flâner encore, peut-être, sur les bords de l’Arno ….

 

 

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