Les mots qu’on ne me dit pas, Véronique Poulain

L’amie qui m’a prêtée ce livre me l’a tendu en m’avertissant :  » C’est assez dur, comme mots, sur le handicap, elle ne les mâche pas ». Je m’attendais donc à sursauter, à m’indigner sur une certaine forme de « mauvaise pensance » à propos de la surdité, à râler face à un discours inutilement iconoclaste et provocateur.

Et bien, ce n’est pas du tout ce qui m’est arrivé, non seulement je n’ai pas sursauté du tout mais j’ai ri, souri, à la lecture de ces saynettes autobiographiques qui respirent l’amour à plein nez, le vrai, celui qui est un peu tordu et de travers, celui où l’on a pas pitié du handicap, où on ne parle pas du respect de la différence avec des mots moites, mais avec des mots sans fard.

Véronique Poulain est entendante, née de parents sourds. Dans sa famille, d’ailleurs, qui comprend tante, oncle et cousins, les adultes sont en majorité sourds et les enfants entendants. Ce qui brouille les frontières entre les rôles, les enfants se retrouvant en possession d’un savoir qui n’est pas celui de leurs parents. L’auteure ne dit pas tout, on le sent bien, mais ce qu’elle dit est suffisant pour que l’on entende morsures intimes, révoltes et conflits entre les deux mondes. Elle focalise surtout sur le moment de son adolescence, déjà un moment entre deux mondes, qui se double pour elle de deux autres, celui des sourds et celui des entendants. ça fait donc quatre en tout, ce qui est beaucoup pour une seule ado, fille unique, qui plus est.

Ses parents sont sourds, mais pas muets, et pas honteux non plus, ils ne rasent pas les murs, ne baissent ni les yeux, ni la voix. loin de là, ce qui fait parfois sa honte, à elle. Car le plus surprenant dans ce livre est de comprendre que les sourds, qui ne s’entendent pas, font énormément de bruits divers et variés, en mangeant, en allant aux toilettes, en faisant l’amour. Ces bruits de l’intimité du corps qui gêne les entendants leur sont inconus et ce sont eux surtout qui envahissent l’auteure adolescente, ils forcent son silence et lui font entendre ce qu’elle ne voudrait pas entendre, ce que les enfants des entendants n’entendent pas.

Dans le métro, à la boulangerie, au restaurant, leur voix stridente et déformée appellent des regards sur eux qui la révolte, elle voudrait les protéger, elle voudrait en avoir des normaux, et pourtant, elle est fière d’eux, tout cela en même temps.

Elle raconte aussi les entourloupes, comment elle et ses cousins profitent des avantages d’avoir des parents sourds pour contourner les convenances, comme truquer les signaux lumineux de l’appartement, juste pour rire. Les situations sont parfois à double tranchant, comme la nuit que sa cousine a passé sur le balcon pour avoir voulu fumer en cachette. Son père ne pouvant l’entendre lui demander de rouvrir la fenêtre …

S’ils ne sont pas encore entendus, les parents de Véronique Poulain n’en revendiquent pas moins la singularité de leur culture et son autonomie par rapport à celle des entendants. Son oncle Guy est d’ailleurs convaincu que les entendants sont particulièrement cons par rapport aux sourds, puisqu’ils ne comprennent pas la langue des signes. Ce qui n’est d’ailleurs pas complément faux.

Plus qu’un livre sur les sourds, c’est un livre qui dit simplement, avec humour et énormément de tendresse, qu’avoir des parents sourds, ce n’est pas simple, qu’il faut tout le temps avoir un oeil sur eux pour les comprendre, des mains pour traduire une langue crue et très corporelle, fort peu sentimentale et sans implicite, sans sous entendu, et qu’être entendant, n’est pas toujours être disponible de l’écoute. A lire pour se déboucher les oneilles et les neurones et s’ouvrir les zygomatiques.

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