Inishowen, Joseph O’Connor

Rarement je me suis autant dit que la construction d’un roman était aussi intelligente que parfaitement au service du récit et des personnages. Ellen, Amery et Martin est un trio à géométrie variable qui se clive en deux moins un dès le début du roman.

Ellen et Amery sont mariés depuis longtemps, ils vivent à New-York, ont deux enfants, une fille et un garçon et des revenus confortables assurés par l’exercice de la chirurgie esthétique par monsieur. Amery aime Ellen, du moins, il aime sa femme, ce qui n’est pas complétement la même chose. De ce côté là de l’Atlantique, on est à quelques jours de Noël et Ellen disparait, laissant sa famille dans la patouille et Amery dans le doute. Ce n’est pas la première fois que sa femme part sans prévenir, pour un temps et un lieu indéterminé, mais là, il trouve qu’elle exagère. Avec Noël, ses enfants et sa maitresse actuelle sur le feu, il est débordé …

Ellen est d’origine irlandaise, elle nourrit pour ce pays une passion romantique. Une histoire de racines à retrouver … Martin est un flic à la dérive qui a laissé sa famille et son amour se noyer dans un drame personnel et une culpabilité à toute épreuve. De côté là de l’Atlantique, c’est aussi Noël, et devant la gare de Dublin, une femme élégante tombe sans connaissance sur le trottoir. Martin n’a pas le temps d’arrêter sa chute car ses deux bras étaient occupés à tabasser un membre trop arrogant de la pègre locale. Une rencontre loupée, une femme sans papier et inconnue, une semaine de vacances vide à occuper, deux passés qui se télescopent et deux présents qui s’entrelacent. Et pourtant, ce n’est pas vraiment un roman d’amour. Une quête de soi et pourtant, ce n’est pas un roman psychologique. On passe de chaque côté de l’Atlantique, entre la fausse bonne conscience du mari qui croit connaitre sa femme et celui qui en découvre une autre, et celle qui se cherche et se découvre. Et pourtant, ce n’est pas un roman à énigme.

Sur la route qui mène les deux personnages à Inishowen, Martin n’est pas poursuivi que par son passé mais aussi par un mystérieux jeune homme blond, dont on ne sait si il est réalité ou fantasme, et pourtant ce n’est pas un roman fantastique. La route est sinueuse, elle croise nombre de réalités sociales et politiques de cette Irlande qui commence sa route vers la fin de la lutte armée. Irlande, religion et répressions omniprésentes, l’impossible rêve idéaliste d’Ellen se heurte au pragmatisme de Martin, l’irlandais, celui qui y vit, pas celui qui y croit. Et pourtant, ce n’est pas un roman politique, ni social.

Le dramatique est partout, à l’intérieur des personnages et de leur passé (sauf pour Amery, parce que lui est justement une coquille vide, alors que les deux autres sont en trop plein). Les sentiments y sont tordus en forme de point d’interrogation, puis de suspension. Et pourtant, c’est un livre drôle.

Roman atypique, éclectique, réjouissant et triste à pleurer, et Martin et Ellen, j’aurais bien aimé qu’ils ne disparaissent pas des pages que j’ai tournées.

 

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