Cent ans, Herborg Wassmo

Et cet ange a les traits de Sara Suzanne Krog, née Binglind, le 19 janvier 1842 à Kjopsvik dans le Nordland. Et Suzanne est l’arrière grand mère de la narratrice et la grand mère d’Elida, et celle de sa soeur, celle qui n’a pas eu d’enfants, et Elida est la mère de Hjordis, et alors la narratrice, on comprend à la dernière ligne du roman qu’elle n’est autre que l’auteure, Herborg, qui repart en arrière pour dire le destin de ces femmes du Nordland, entre neige ordinaire, froid et naufrage, pêche et maternité, fermes à tenir et mari à vivre, autant que faire ce peut.

Sara Suzanne est la sixième enfant. Elle a les cheveux roux. A la mort de son père, elle a six ans. Elle aurait bien voulu faire quelques études, mais ce n’est pas le genre de la famille. Elle tâte un peu de la carrière de gouvernante d’enfants à la ville, puis se voit guider fermement vers le droit chemin ordinaire et se marie avec un des frères Krog, le jeune Johannes, pêcheur de son état, dur à la tache et aimant. La demande en mariage fut un peu longue car le fiancé bégaye si douloureusement qu’il préfère se taire. Il a de l’ambition, des projets, des rêves. Et Suzanne les adopte car dans ce Nordland là, ce n’est pas dans le cœur des femmes de faire un vrai mariage d’amour. Elle sera bonne épouse et bonne mère, comme elle a été bonne fille. Il y a bien ce pasteur, Frédrick Jensen, de l’autre côté de la baie, qui l’a choisie pour être le modèle de l’ange. Un homme si triste, qui ne la touchera que du bout de son pinceau, en lui torturant l’âme d’une flamme inconnue et impossible.

Cent ans plus tard, l’auteure reprend à partir de ce pinceau, sa propre histoire, qui alterne avec celle d’Elida, la fille de Suzanna, celle de ses enfants et de sa soeur. Elida en a dix, des enfants. Elle a épousé Fredick ( non, ce n’est pas le même …) et elle aussi, à son tour, les rêves de son homme, qui lui est si fragile, qu’elle devra laisser partir certains de ses enfants, dont une sera élevée par sa propre soeur, et Elida d’accepter de devenir celle qui les a abandonnés. 

Les souvenirs personnels de la narratrice commencent à la fin de la seconde guerre mondiale, chez sa grand-mère, et aussi sa tante et en même temps qu’elle dit son histoire, elle reconstruit la leur. Le récit n’est donc pas chronologique et l’alternance des époques permet de planter la prégnance des lieux et des caractères qui, si ils se succèdent, se répondent et s’unissent : femmes à l’amour solide, dans les frimas et les aléas des bonnes années, dans les fissures de la misère. Toutes portent leurs hommes comme elles ont porté leurs enfants, comme elles portent un fardeau, bien calé sur leurs hanches qu’on devine larges, comme on porte un panier de linge ou comme on touille une confiture.

Ces femmes sont parfois trop grandes pour les hommes qu’elles accompagnent, qui peinent à les comprendre, quand ils y pensent … ce sont elles pourtant qui poussent pour que la roue tourne, toujours ou presque, du bon côté de la vie, celui où les coqs trépassent, mais où l’on continue à écraser les myrtilles sur les tartines. De femmes en femmes, la modernité avance pourtant, mais à très petits pas, sans vraiment troubler l’ordre immuable de l’univers. 

La dernière phrase donc, révèle que cette très belle fresque sociale et intime est aussi un hommage à ces déterminations vigoureuses qui ont coulé jusqu’à elle, Herborg Wassmo.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :