Limonov, Emmanuel Carrère

Le principe est un peu le même que dans La petite femelle, Carrère s’empare de Limonov comme Jeanada de Pauline. Carrère y met cependant plus de distance et de pincettes morales et idéologiques. Car si Pauline était hors norme, mais criminelle de faits divers, Limonov est, quant à lui, hors cadre et fasciste patenté. Ce que Carrère ne nie pas, mais explique en remettant cette forme de nationalisme, inquiétant et révoltant pour nous, dans la perspective de la vision soviétique des étapes de l’histoire qui ont sorti cet empire du communisme, pour le meilleur, penseront les occidentaux, pour le pire de la démocratie capitaliste, selon certains soviétiques, dont Limonov.

Fils d’un officier subalterne qui n’a même pas fait la grande guerre, Limonov en viendra rapidement à le mépriser, mais en assimilant que l’URSS est la grande puissance qui a vaincu Hitler, pas seulement le pays qui s’est laissé asservir par Staline. Limonov, selon Carrère, est très jeune mené par une seule ambition ; être héroïque, célèbre et riche. Il tentera d’abord le devenir en faisant carrière parmi la délinquance de la banlieue de Dzerjinsk. Et déjà que Dzejinsk, c’est pas terrible, terrible, sa banlieue ex-stalinienne est d’un désespoir à devenir tueur ou violeur, ce que Limonov ambitionne avant de tenter un meilleur coup dans l’underground littéraire de Moscou.

Il y ambitionne le premier rôle, mais d’autres ont pris avant lui le costume de la non-dissidence active, il n’est donc que figurant, mais un figurant qui prend de la place. Pour lui, les dissidents officiels sont des repoussoirs, pas encore des traitres, mais cela lui viendra plus tard, comme pour tous les littérateurs et artistes qui vomissent sur le communisme. Limonov ne peut se résoudre à rugir avec la meute des paumés intellos à pulls overs informes, noyés dans la vodka et se tapant des filles de catégorie E. Il veut de la A, de la belle haut de gamme, et comme lui, de la dure.

S’exilant à New York, il arrive en futur vainqueur, dandy dans la misère, mais au bras de la belle Héléna, avant de perdre tout le charme de la nouveauté aux yeux de intelligentsia des exilés russes qui brillent de tout l’éclat de son envie. De leur orbite, il tombera clochard, puis domestique d’un milliardaire, servile assez pour se rouler dans son lit en compagnie borgne et lubrique, le pétard au bec, et l’envie de meurtre au coeur.

La publication de son premier journal intime le sacre pop-rock de la punkitude à Paris. Publié par Pauvert, Le poète russe préfère les grands noirs,lui assure un relatif succès d’estime auprès de la bande de Jean Edern Hallier, alors au sommet de son agitation incohérente. Incohérent, Limonov peut le paraitre. Nationaliste, nostalgique du communisme, anti social, pro serbe, entretenant le culte de lui même et de son corps, tout en se vautrant dans le corps des femmes, qu’il aime à la limite de la pornographie, et de plus en plus fracassées, et de plus en plus jeunes, finalement.

Carrère donne une cohérence exemplaire à un parcours chaotique, et de la densité historique à une vie de toute façon si romanesque qu’il ne pouvait guère en rajouter de ce côté là. L’auteur accompagne son personnage jusqu’au bout, lui donnant un fil conducteur, et le suit même là où il ne voudrait pas le voir, dans son engagement pendant la guerre en ex-Yougoslavie, du côté de ceux qui tiraient sur Sarajevo, évidemment, puis la mise en place de son parti, national-bolchevik. Ce nom, qui pour nous est un oxymore, Carrère lui donne un sens par rapport à « l’immense bordel de l’après communisme », des soubresauts démocratiques à l’envers qui ont laissé l’immense majorité de la population russe, sans un sous, sans histoire, sans fierté.

Si l’auteur reconstruit son personnage, je n’ai pas assez de connaissances pour en juger, et j’avoue que cela m’indiffère. Le Limonov qu’il me propose, si on ne peut y adhérer moralement, est le produit d’une époque que notre vision binaire a bougrement simplifié en bons (les comme nous, les dissidents, les pro liberté), les méchants (les autres). Et même si comme Carrère, je déteste cette phrase, « c’est plus compliqué que cela », comme lui, on est bien obligé de l’admettre.

 

 

19 commentaires sur “Limonov, Emmanuel Carrère

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    1. Un personnage très intéressant que Carrère a parfois du mal à cerner, à expliquer, le livre n’en est que plus passionnant. Et aucun risque de dilution dans la bienséance, même que de ce que j’ai lu de cet auteur, c’est le titre où il se met le plus en retrait. Je te le conseille fort vivement.

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    1. Je n’aime pas tout de sa démarche à Carrère, parfois, il m’agace, notamment dans sa tendance à la mise en scène de ses émois personnels. Non seulement ce n’est pas le cas ici, mais en plus le parcours de son personnage permet au lecteur de remettre en cause des visions politiques sur l’URSS que l’on tient parfois pour acquises, sans trop d’ailleurs savoir pourquoi. C’est dérangeant, risqué et passionnant.

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    1. D’autres vies que la mienne … Une lecture qui m’avait laissée un peu sonnée aussi, et pas qu’en bien … ce titre est plus soft, il remue moins intimement, c’est du bon Carrère, intelligent, et juste à taille humaine.

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  1. J’ai lu d’autres romans de Carrère mais peu m’ont autant emballée que Limonov. Aucune sympathie pour le personnage mais j’avais trouvé l’écriture de grande qualité.

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  2. Une amie m’avait dit que Limonov l’avait réconciliée avec Carrère, et il se trouve que depuis « dautres vies que la mienne » lui et moi sommes fâchés (alors que je sais que la grande majorité trouve que c’est son meilleur roman. Je n’aime pas tellement sa manière d’écrire, ni dans le fond, ni dans la forme. Du coup je ne suis pas certaine de lire ce Limonov, et, bien que tu sembles l’avoir aimé, il n’est pas sûr que j’y trouve mon compte. Il y a aussi que Carrère raconte des histoires qui ont existé, des personnages réels, et je crois que j’ai besoin d’un peu de fiction. Même avec un personnage aussi excessif et rocambolesque que Limonov, j’ai peur du trop de trop. En revanche, j’adore ta dernière phrase sur la complexité de l’après-guerre en particulier et du monde en général…Je crois que nous sommes tous obligés de l’admettre que tout est « un peu plus compliqué que cela »;-)

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  3. C’est pas moi, c’est Carrère qui le dit … Mais le fait est que si comme comme lui, je déteste cette phrase, et ce qu’elle révèle d’impuissance à comprendre et à expliquer, ben dès fois oui. Tu vois,je sors d’un débat avec fiston qui voulait aller manifester en soutien à un journaliste qui passe en jugement dans notre ville cette semaine pour avoir publié une photo d’une équipe policière avec le slogan du troisième reich en légende. Ben non, on peut pas comparer, sinon, on fait de l’histoire du gloubi boulga, et quand on fait du gloubi boulga avec l’histoire, elle se prend les pieds dans le tapis, et c’est là qu’on est dans la merde. Cela ne semble avoir aucun rapport, mais en fait si, parce que l’histoire de Limonov, elle te fait réfléchir à ça, aux notions que l’on plaque sur une réalité que l’on ne connait pas vraiment, comme la dissidence …
    Quant à d’autres vies que la mienne, une de mes pires expériences de lecture … je l’aurais bouffé le Carrère !

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    1. Merci de ton commentaire ! parce que j’ai voulu vérifier combien de titres j’avais lu de lui et que du coup, j’ai vu que la catégorie « auteurs chouchous » était incomplète. Donc, cela fait six titres à ce jour que j’ai lus de Carrère. Et là encore, je me suis aperçue qu’il y en a trois qui m’ont énervés, et trois « coups de coeur » … Une relation pas banale, non plus, finalement ! Que je compte aussi continuer …

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