Dans la forêt, Jean Hegland

Quand le livre commence, on comprend qu’une catastrophe a eu lieu, une prévisible, qui a averti, mais les hommes n’ont pas tenu compte des avertissements, des coupures d’électricité, des dérèglements à peine ressentis par la communauté. Sauf que là, c’est trop tard, d’électricité, il n’y en a plus. Le silence règne au dessus de la forêt où vivent Nell et Eva, dans la maison en bois que leur père avait bâtie pour le temps d’une vie meilleure, le temps où Nell devait rentrer à Harvard et Eva devenir une grande danseuse. Leur mère alors vivait encore et tissait des tableaux avec des laines de couleurs vives. Aujourd’hui, jour de Noêl, le tableau est beaucoup plus sombre, elles ne sont plus que toutes les deux, et la maison s’est rétrécie en trois pièces encore vivables.

Si le présent est rude et incertain, si il faut tout économiser, vivres, essence, chaleur, le plus difficile est de vivre ce présent avec le passé en souvenir, les noëls en famille, l’abondance de lumières, la chaleur du coeur de la mère, la solidité des bras du père.

De leur éducation un brin décalée, elles ont gardé leur tendresse, du moins autant qu’elles l’ont pu, car le plus difficile n’est pas tant d’arracher les légumes de la terre et de maintenir les poules en vie, que de la garder cette complicité, alors que leur choix et leurs priorités parfois divergent et qu’il faut remplir leurs longues journées vides en ayant renoncé à les remplir d’espoir.

Alors, Eva danse dans le studio silencieux, sans musique, et ce sont ses chaussons élimés jusqu’au sang qui rythment la musique défunte. Nell lit l’Encyclopédie, elle entasse des savoirs dont elle n’aura peut-être plus jamais besoin. Mais les souvenirs entretiennent aussi une forme de rancœur, il y a peu de temps, Nell pouvait encore tomber amoureuse, danser sur la plaza de la ville, trop boire. De ce qui aurait pu être, il faut faire le deuil. Comme de celui du temps du partage, un chocolat, une allumette peuvent mettre le feu aux poudres.

Lorsque Elie apparaît, celui que sur la Plaza Nell avait pris pour un prince charmant, la maison en bois vacille encore un peu plus. La maison prend l’eau et Eva danse. Le danger rôde, invisible, fuyards, chercheurs d’espoir, et Eva danse toujours.

L’organisation matérielle de la survie n’est qu’un arrière plan, le livre n’est pas une robinsonnade où les deux jeunes filles devraient lutter contre une nature extérieure hostile, le danger vient d’elles mêmes, dans l’amour qu’elles portent à l’autre et dans les fissures qui pourraient faire éclater le peu de nid qui leur reste. Malgré une fin lyrique à souhait, la corde raide de l’intrigue fonctionne, la nature humaine, à défaut de sa sagesse, emplit ce titre.

Spéciale dédicace au couple de dealers nantais …

 

 

16 commentaires sur “Dans la forêt, Jean Hegland

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    1. Ce qui m’a frappée, est qu’au début, la forêt est un milieu hostile et menaçant pour les deux jeunes filles, puis elle devient un refuge. je ne connais pas bien la littérature post apocalyptique, mais d’après le spécialiste de la maison (fiston), c’est assez original que la nature soit aussi présente….

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  1. J’ai eu peur que tu en dises trop sur l’histoire, mais non, comme d’hab’ c’est une critique juste !
    Beau roman en tout cas et je suis contente qu’il t’ait plu.

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    1. Ouais, j’avais un peu peur qu’Elie soit en trop, mais finalement, pas moyen de l’éviter, il fait le pivot … Un roman qui a fait le tour de la famille cet été, et qui nous a valu, pour la première fois d’âpres discussions sur ce qui faisait son intérêt car première fois qu’on lit tout les quatre le même roman, en plus, tout le monde a aimé.Alors, on a pensé à vous, forcément ! D’ailleurs d’après fiston, c’est le nantais qui l’a recommandé, et d’après moi, c’est la nantaise. Tu pourrais trancher ?
      Figure toi que fifille s’est mise à Vargas cette semaine !

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  2. J’ai aimé aussi et pourtant les livres genre retour à la nature ce n’est pas du tout ma tasse de thé. J’ai bien aimé que la catastrophe du départ soit à l’échelle humaine et pas des forces venant d’une autre planète

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    1. Je crois que c’est pour cela que ce livre plait autant, pas besoin du retour des zombis ou autres aliens, pour que le monde se mette à rouler de travers. Du coup, la catastrophe n’est pas vraiment le sujet du livre, mais la relation à l’autre, et c’est bien plus passionnant.

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    1. J’ai attendu un peu avant de faire ce billet, tellement il y en a de positifs. Dès fois, ça coupe l’envie de lire … Tant mieux si ce n’est pas ton cas, parce que c’est un vrai bon bouquin !

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