Le mur invisible, Marlon Haushofer

De la narratrice, on ne saura rien, ou vraiment pas grand chose. Elle a été mariée, son mari lui avait offert une petite montre qui ne marquait pas très bien l’heure. Mais au moment où commence son récit, ce n’est vraiment pas l’essentiel, ce léger dysfonctionnement horaire.

D’ailleurs, non seulement elle ne dispose plus de sa montre, mais elle ne dispose plus de grand chose d’autre. Elle a la quarantaine, a eu des enfants, une vie occupée, sûrement, citadine et banale. Elle était venue passer trois jours chez des amis, Louise et Hugo, qui disposent d’un domaine de chasse, dans un vallon montagneux. Hugo était du genre anxieux, précautionneux et habité par la peur de manquer. La peur d’une guerre nucléaire, dont il n’était que vaguement question, lui avait fait entasser dans le chalet des tas de petites avances, des au-cas-où. Le soir de leur arrivée, Louise et Hugo repartent au village. Le lendemain matin, la narratrice constate que seul le chien est revenu.

En voulant comprendre, elle suit l’animal à l’extérieur et se heurte à un mur, invisible, froid, infranchissable (et qui s’avérera incassable également par la suite). Il interdit toute sortie et semble entourer le domaine. De l’autre côté, elle voit l’immobilité des champs, des routes, des maisons sans fumée, un homme au loin, immobilisé près d’un puits, dans la posture d’une toilette du soir. Tout est statufié.

De ce qui a pu se passer, on ne saura rien, parce que l’on va rester enfermé avec la narratrice dans cette vallée, qui deviendra sa vallée, son chalet, son domaine de survie. De son côté à elle, en effet, la vie continue, la nature est intacte, les animaux vivants. Simplement, elle est le seul être humain. Ses compagnons sont Lynx, le chien, Bella, une vache très laitière, plus tard, une chatte un peu sauvage qui finira par l’accepter.

Un huis clos dans la nature, mais sans nature writing et qui n’est pas non plus une robinsonnade. Dès le départ, la narratrice renonce à l’espoir d’être retrouvée, renonce à l’attente d’un Vendredi quelconque, et ne tente pas de reconstruire une société possible, avec de nouvelles règles ou des principes moraux. Elle se conforme à ce qu’elle a, se coule dans une routine, s’oublie dans les tâches à faire pour nourrir son monde et se limite à l’acceptation de ce qui lui reste et, finalement, lui tient lieu de nouveau monde, sans autre ordre que celui des jours, des erreurs, des oublis.

Dans ce roman, il ne se passe donc pas grand chose, et encore, ce pas grand chose est-il annoncé dès le début ; la mort du chien, des chatons successifs, Perle, dont le pelage blanc fait d’elle une proie inévitable, Tigre, le tyran domestique … Quand la narratrice commence son récit, ces drames ont déjà eu lieu, ne reste de la petite communauté que des souvenirs et des peurs pour l’avenir, celui qui reste, peut-être …

Le récit n’est porté que par cette voix solitaire, qui jamais ne faiblit ni ne s’apitoie, ni ne verse dans la déploraison de la folie des hommes. Elle dit la peur, la peur des rêves, justement, et des regrets, la peur de la fuite dans la folie. Et c’est avec une sourde angoisse, pourtant, que l’on avance vers la source de la peur, la rupture de l’équilibre.

De ces pages qu’elle dit écrire pour les souris, on peut se régaler, atypiques plus que dystopiques ou utopiques.

 

13 commentaires sur “Le mur invisible, Marlon Haushofer

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    1. Je viens de découvrir qu’il existait une adaptation cinématographique, j’ai regardé la bande annonce, effectivement, cela semble dramatisé mais l’essentiel semble y être, une forme de beauté de la solitude.

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  1. J’avais adoré ce livre découvert il y a 2 ans par là. Il ne se passe pas grand-chose et en même temps, c’est un roman qui suscite pas mal de réflexions. C’est là sa richesse, me semble-t-il. Et j’ai bien aimé voir comment elle s’organisait et s’adaptait à ce nouveau « monde ». Il y avait quelque chose de très réaliste et crédible dans son écriture.

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    1. Oui, je sais je suis super en décalage avec les livres, je l’avais noté il y a deux ans ! Toujours reculé pour d’autres et voilà comment on découvre un texte après tout le monde ! Mais d’ailleurs, il y a-t-il un moment si ce n’est le nôtre ? De plus, je l’ai apprécié, vraiment, , alors que les uchronies, ce n’est pas mon tru,, parce qu’il y a dans ce livre quelque chose de différent, de réaliste justement, comme tu le dis, la question du mur est évacuée, c’est la question de la vie qui reste, et là, c’est passionnant de prendre le contre temps du genre. Elle ne cherche à s’évader, elle accepte et change …

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    1. Tu vois, moi, j’ai attendu deux ans, je découvre qu’il y a un film … Tout est possible ! le livre n’est pas anxiogène du tout. La narratrice se découvre autre et fait avec, c’est même assez reposant, finalement, malgré ses angoisses à elle, elle ne les communique pas. Atypique, donc, pour le peu que je connais du genre.

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    1. Moi, ce serait plutôt Dans la forêt qui m’a claquée, parce que dans ce roman là, j’attendais des codes que je n’ai pas trouvés calqués. Dans celui-ci,c’est encore autre chose, l’acceptation de l’étrange et impossible est immédiate, et la narratrice n’a aucune illusion, ni aucun regret, ou presque pas … Elle se réduit à ce qu’elle vit, en nous mettant à distance. C’est plutôt fort, je trouve.

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    1. Il a sans doute les qualités d’un classique du post apocalyptique, je ne m’y connais pas assez pour juger. Il m’a cependant manqué un poil d’attachement au personnage pour un vrai coup de cœur. Je ne suis pas certaine de découvrir la découverte de cet auteur, je verrai quand j’aurais un peu éclusé mes étagères.

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