L’art de perdre, Alice Zaniter

Un versant de l’histoire de la décolonisation de l’Algérie, indispensable avant, après (ou sans, d’ailleurs), la lecture de Dans l’épaisseur de la chair de Ruys de Roblès : après le versant pied noir, le versant harki, si peu présent dans la dite grande histoire. Si les pieds noirs se sentirent aussi des perdants, pour les harkis, ce fut double ou triple dose. En cela, le titre de ce livre est particulièrement bien choisi.

L’art de perdre sa mémoire, de perdre son identité, l’art de perdre sa famille, de perdre sa parole : Ali, le grand-père de la narratrice, fut en ces arts, un perdant radical, à son corps défendant.

Kabyle, en ses montagnes, il jouissait au milieu du village et des champs d’oliviers d’un statut plutôt privilégié, d’une famille et d’une situation prospère. Lorsque les « événements » arrivent, lorsqu’il semble qu’il faille faire un choix entre combattre la France ou s’en faire le complice, Ali ne fait pas de choix. De chaque côté, il voit les failles : les mensonges du FLN, les erreurs françaises. Ce qu’il ne voit pas, est que ne pas faire de choix, est un choix, et un piège. Menacé, il fuit avec sa famille vers la France où il ne sera plus rien.Les harkis en tous genres sont parqués dans des camps de transit, cachés et humiliés.

Dans le premier, Rivesaltes,  les trois enfants fuient le froid et la boue dans leurs rêves, l’aîné, Hamid, se voit en Mandrake justicier, le plus jeune, Kader le lapin rouge, vit dans son pyjama fétiche, saute par dessus les trous et la boue, avec ses bottes de sept lieux. La fille, Dalila, a juste huit ans. Après Rivesaltes, ils connaissent un autre camp, à Jouques. Après les tentes et la boue, ils logent en des bungalows de bois, de fibrociment et d’amiante, que les femmes briquent à grands seaux d’ eau de javel, comme pour effacer la honte d’être coincées là, entre la forêt et l’autoroute. A l’école du village, pour les enfants, c’est comme dans la famille, il faut effacer l’Algérie, sans pouvoir rien mettre d’autre à la place.

La famille s’agrandit d’un Claude, prénom sésame de l’intégration, selon l’assistante sociale. D’autres enfants viennent agrandir la famille, mais pour l’intégration, c’est loupé, parce que pour qu’elle fonctionne, il faut être deux, et que les harkis, pour les français, ce sont des arabes comme les autres.

Ali ne raconte pas l’histoire, il s’efface, impuissant et perd peu à peu, aux yeux de son fils aîné, toute légitimité. Lorsqu’après le temps des camps, vient celui du HLM et de l’usine, le mépris s’installe : le père devient un fantoche autoritaire, sans les codes, sans la langue. Yema, mère, puis grand-mère, collectionne et accumule dans l’appartement minuscule les bibelots d’une Algérie de pacotille. Comme un rempart entre elle et la France qui ne lui donne pas d’espace, elle remplit les assiettes de ses petits enfants de langues de chat insipides, plutôt que de gâteaux au miel. S’intégrer par les gâteaux du supermarché, rivaliser avec le pays qui les avale. Impuissante, elle aussi.

Pour les grands parents, l’exil est sans fond, pour leurs enfants, il est un silence honteux, alors Naïma, la petite fille creuse pour mettre les mots qu’ils ne disent pas, puis décide d’aller donner une réalité à leurs paysages, qu’elle n’a jamais vus. Cette dernière partie est pour moi la plus convenue : le récit du retour de la troisième génération dans une région dévastée, à présent, par l’islamisme. Un autre art de perdre un pays et une culture, que la narratrice évacue quelque peu, sans doute parce que le propos de la mémoire s’arrêtait là.

 

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14 commentaires sur “L’art de perdre, Alice Zaniter

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    1. Il y a beaucoup d’Algérie, au début, et puis après, elle s’efface, devient une sorte de fantôme, ou un rêve, un retour arrière impossible … Et puis, il y a beaucoup de France aussi dans ce livre. En tout cas, celle que les harkis ont pu vivre … Une mémoire sans gloire !

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  1. Malgré ton bémol quant à la dernière partie, ça fait envie. J’avais lu Sombre dimanche de cette auteure, que j’avais bien aimé, je ne sais pas pourquoi je ne l’ai jamais relue, ou plutôt si, je sais… (dit-elle en lorgnant ses étagères qui croulent sous le poids des « non lus »).

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    1. Tu peux ne pas tenir compte de mon bémol pour la dernière partie, qui est très courte, d’ailleurs, qui m’a paru un peu inutile, raccrochée. Mais tout ce qui précède, et c’est le plus important, est passionnant à découvrir. Du coup, je note Sombre dimanche … (dit-elle en n’osant même pas regarder du côté de ses étagères)

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  2. Une lecture utile, en plus d’être très agréable en effet. J’ai eu les mêmes réserves que toi pour la dernière partie.
    Dans la foulée, j’ai lu Nos Richesses de Kaouther Adimi qui raconte les difficultés d’ouvrir et de préserver une librairie à Alger, et j’ai adoré également.

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    1. La dernière partie est un peu bricolée … Mais vu la qualité de ce qui précède, cela ne gâche pas la qualité du livre, hein ?
      Le titre de Adimi me dit quelque chose, j’avais dû le voir passer sur un des blogs que je suis, je le note du coup, merci du conseil.

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