La route des Indes, E.M. Forster

La cité de Chandrapore offre peu d’intérêt, elle n’est pas vraiment belle, ni vraiment exotique, le Gange n’y est même pas majestueux, juste sale. Les colons anglais l’administrent sans passion, dans une routine écrasée par la chaleur, la moiteur, dans une indifférence agacée vis-vis des habitants. Il y a bien ces fameuses grottes que l’on aperçoit dans le lointain, du haut des jardins du club, mais, il ne viendrait jamais à l’esprit d’aucun anglais respectable d’y aller voir de plus prés.

Mrs Moore est venue en cette ville pour y marier, éventuellement, son fils Ronny, à Miss Quisted, qui est venue, pour, éventuellement, épouser ce jeune homme qu’elle a connu en Angleterre. Mais Ronny est devenu mr Heaslop, magistrat de Chandrapore, l’Inde coloniale l’a façonné en petit chef obtus, replié sur ses certitudes. Elle, nouvelle arrivée, voudrait sortir de ses sentiers battus et de la vision étroite des anglais établis, pour découvrir « l’Inde vraie » … Ce n’est que le point de départ infime et dérisoire, de la trame de ce roman qui tisse l’étendue des malentendus entre les deux communautés. Pour les anglais, les indiens sont une masse à gérer, une masse gênante, incompréhensible à leur rationalisme de bon ton, trop rêveurs, inconstants, peu fiables. Pour les indiens, les anglais sont une nasse à soulever, qu’ils ne savent pas encore par quel bout la faire basculer. Alors, pour l’instant, ils composent avec.

Mrs Moore et Miss Quested sont les naïves mouches du coche qui se leurrent sur elles-mêmes. Leur volonté de passer outre les usages et coutumes ne sont qu’une forme limitée de curiosité, aussi maladroite qu’est violente la domination britannique.

Aziz est indien, il exerce la médecine à l’hopital, dirigé par les anglais. Il est passé maître dans l’art d’esquiver les conflits. Il rencontre par hasard Mrs Moore, une nuit où elle cherchait de la fraîcheur et où il philosophait avec lui même sous les murs de la mosquée. A son insu, ou presque, par orgueil, défi ou innocence puérile, il devient la guide de la jeune fille et de la vieille dame vers la « vraie Inde », celle qui n’existe que dans leur imagination. Pour se conformer à leurs attentes, il organise la visite des grottes, si peu exotiques mais où le malentendu va prendre sa forme dramatique.

En effet, Miss Quested va être « agressée » et Aziz est forcément le coupable, alors qu’il voulait vivre son jour de gloire, c’est le début de la chute dans le conflit ouvert entre les deux communautés, conflit à l’issue indécise mais qui trace clairement les lignes des forces en présence. Ce qui en d’autres temps et d’autres lieux n’aurait été qu’un banal fait divers prend ici une résonance politique, mais surtout raciale : c’est l’évidence de la vérité anglaise contre la justice équitable.

Ce qui est magistral dans ce roman sont les finesses de l’analyse de l’engrenage, les deux points de vue sont donnés et ils sont irréconciliables, les relations humaines sont forcément tordues, nulle sincérité n’est possible, même entre bonnes volontés, tous les mots sont corrompus, dans ce contexte de domination illégitime.

 

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