L’ancêtre, Juan José Saer

« A cette époque, la mode était aux Indes », le narrateur est un de ces orphelins qui grouillent dans le port où les marins parlent de « villes parées d’or, du paradis sur terre, de monstres marins qui surgissent soudain de l’eau ». Comme il n’a rien à perdre, le jeune garçon s’embarque comme mousse à tout faire. La destination prévue est l’archipel des Molluques. Mais il n’arrivera jamais en Indonésie, l’expédition se perd et s’étire le long des rives d’une embouchure d’eaux douces et marron. Le rivage est désert et désolé, le capitaine transi en une étrange posture égarée.

De l’incursion sur cet inconnu, le narrateur est le seul survivant, les autres hommes blancs sont zébrés de flèches, puis leurs cadavres sont transportés par la tribu tueuse dans une course rapide et maîtrisée, presque millimétrée.

On commence à s’enfoncer dans la singulière histoire qui nous est contée, très loin des récits habituels de « découverte de l’autre ». Le narrateur relate les rites barbares et sauvages d’une tribu de mangeurs de chair humaine, ou plutôt, il assiste, entre fascination et répulsion, à la cérémonie fondatrice de cette civilisation : repas, orgie, réveil, retour à la normale. En effet, ces hommes et ces femmes ne sont pas menés par la cruauté, ni par le sadisme, mais semblent accomplir, à leur corps défendant, les cérémonies qui donnent un sens à leur existence, un cycle violent et macabre que le narrateur verra se reproduire pendant dix ans.

Il bénéficie d’un statut à part, plutôt que privilégié. Il est nommé def ghi par les Indiens, qui ni ne l’intègrent, ni le repoussent. Devant lui, ils se mettent en scène,  se légitiment, sans jamais revenir sur les cérémonies, qu’ils semblent oublier, avant qu’une sorte de fièvre ne les rendent à nouveau indispensables. Le narrateur le comprendra plus tard, il est le témoin, celui qui atteste de leur existence.

Ce pourquoi, au bout de dix ans, la tribu le rend à son monde, loin de la plage au bord du fleuve, de la lune tiède et des étoiles, plus profondes et plus vivantes qu’ailleurs, et du ciel plus abondant.

L’expérience du mousse, c’est l’ancêtre qui la raconte, après des années de retour en Occident, où il a peiné à trouver une place. L’autre lui est resté inaccessible, mais avec le temps il tente quelques pistes de compréhension des moeurs de cette tribu anthropophage mais civilisée, voire civile, c’est même avec nostalgie qu’il l’évoque, un paradis perdu à l’envers.

Le récit est d’ailleurs aussi un récit d’une découverte à l’envers, d’une fascination pour une existence où l’équilibre nait de l’excès : les indiens ne peuvent nourrir leur rêverie pacifique qu’en plongeant dans l’orgie catastrophée de chair humaine et de sexe triste.

Sans morale finale aucune,  un texte à l’écriture presque hypnotique. Merci à Ingannmic !

 

 

11 commentaires sur “L’ancêtre, Juan José Saer

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  1. Je ne sais pas si je le lirai, la thématique est particulière tout de même, mais pour avoir lu un autre roman de cet auteur, je suis d’accord, il a une écriture presque hypnotique à laquelle on aimerait revenir.

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    1. C’est très particulier par rapport à un récit de voyage, la cruauté est une fatalité inévitable pour pouvoir revivre … ca dérange … Je pense que je reviendrai vers cet auteur, je vais aller voir quel titre tu as lu sur ton blog pour me faire une idée.

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    1. J’avais oublié de mettre le lien vers ta note, dont le titre résume parfaitement cette lecture, une rencontre du troisième type, c’est tout à fait ça ! Par contre, tu sembles moins convaincue par Glose, je me trompe ?

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      1. Les deux sont vraiment très différents. Avec l’ancêtre, l’auteur nous immerge dans un univers complètement singulier, nous emporte ailleurs. Glose s’apparente davantage à un exercice de style, mais il m’a plu aussi, car il est très réussi. Seulement je n’ai pas aimé les 2, qui sont, chacun à sa manière, très originaux, pour les mêmes raisons : L’Ancêtre a un impact bien plus fort sur le lecteur.

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      2. Je pense que je lirai Glose, j’ai lu depuis la note de Girl, qui complète bien la tienne. je vais quand même attendre un moment tranquille, parce que l’écriture est si singulière qu’il faut s’immerger dedans !

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    1. Ce fut vraiment une découverte d’un texte atypique et d’une vision de l’autre loin des sentiers battus. Un texte qui demande de penser sans préjugés … J’espère vraiment que tu apprécieras !

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  2. C’est un roman qui ne se laisse pas oublier, même pour une cervelle de moineau comme la mienne… une histoire forte servie par une belle écriture, de plus ! Tiens, il a bien des points communs avec le roman que je présenterai demain !

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