Pas pleurer, Lydie Salvayre

Montse aurait du être domestique chez les Burgos, elle aurait dû même, au sens ou c’était son destin.  Fille de parents catholiques et travailleurs de la terre dans un petit village catalan d’avant la guerre d’Espagne, sa place était définie par la rigidité sociale, antédiluvienne, qui fait que chacun a une place et le bon dieu est bien gardé avec les richesses des oliviers.

Seulement, non. Et elle est maintenant bien vieille, un peu flageolante de la tête même, elle regarde la cour d’école vide de sa fenêtre d’un petit village du Languedoc ; une exilée du Fronte popular comme les autres, et raconte, à sa fille, le seul moment où elle s’est sentie vivre, son moment à elle de palpitations explosives : l’été trente six à Saragosse, juste avant que les franquistes ne tiennent complètement l’Espagne.

Le roman prend pied dans cette guerre d’Espagne, au moment où l’espoir révolutionnaire fait encore battre les ailes d’un idéal de justice. Et c’est José, le frère de Montse qui l’amène le premier au village. Passé par Larima, en simple ouvrier agricole, il a pris en plein cœur l’expérience d’une commune libre, et, de paysan soumis,  s’est découvert anarchiste autodidacte et convaincu, prêchant aux paysans du village, les vertus du partage égalitaire.

Le discours met le feu aux poudres. Le village est le microcosme d’où l’on verra se jouer les luttes de pouvoir qui ont conduit à la victoire du franquisme. Le fils de la grande famille Burgos, Diego, se convertit, lui, au communisme, pour emmerder ses parents (adoptifs). La tante incarne la vieille fille rigide, catholique, qui appelle de tous ses vœux l’arrivée d’un ordre moral et la mort des rouges. Ils sont réactionnaires, par tradition, les paysans sont divisés, par peur, et par respect de ce que l’on connait. La nouveauté exaltée de José, c’est beau, mais le communisme, quand même, c’est plus discipliné. Bref, le village hésite. (et on imagine bien qu’une fois le franquisme établi, les rangs vont se reformer fissa correct dans la la ligne et le silence)

Mais Montse, elle aura un peu de temps avant de rentrer dans le rang, un temps d’André Malraux, le temps de l’été 36 à Saragosse, et de s’en prendre plein dans le cœur de effervescence révolutionnaire qui aurait pu la transporter ailleurs.

La force des personnages est donnée par le choix de la langue, un français, bien classique, qui vire parfois au carrément cru, dynamisé par des expressions espagnoles, laissant alors passer l’enthousiasme révolutionnaire avec la même vigueur que Montse a mis à croire en sa liberté. Nul besoin de parler espagnol pour sentir la colère dans   » un périodico para limpiarse el culo » ( 1)

La langue de Montse vieille, celle qui raconte, est pleine d’éclats, maltraitant à l’envie et avec malice, la langue qu’elle a peiné à apprendre, la langue de l’exil. J’ai lu que ce frangnol avait gêné, il m’a ému, il sonne juste la peine d’avoir perdu sa langue, et de faire, avec délectation des fautes dans celle qui n’a pas la puissance du souvenir et des éclats de rire et des mots d’amour et de révolte, la langue de la perte, autant la maltraiter, non ?

Et à ces voix, ultime écho, l’auteure mêle celle de Bernanos, lugubre, qui à Majorque,  assiste à la répression féroce de toute résistance au nouvel ordre franquiste, qui aura le dernier mot. Il dira sa colère dans « Les grands cimetières sous la lune ». Les trois voix sont tissées sans que l’on se perde, dans le fracas qui détruisit leurs illusions.

Ceux qui me connaissent en vrai savent que, bien partie dan un lyrisme de mauvaise foi, je suis capable de gueuler  » bella ciao » aux étoiles, ( d’autres c’est « la maman des poissons » ou « bonne nuit les petits » … voire pour les plus nantaises des chansons de marins …), et moi, l’Espagne, c’est comme un coup de cœur permanent. Alors forcément … « No pasaran » ! Et « Hasta la victoria siempré », comme d’hab …

(1) au cas où, un journal pour se torcher le cul avec 

 

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16 commentaires sur “Pas pleurer, Lydie Salvayre

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    1. Mon amour totalement subjectif pour l’Espagne (enfin, certains coins de l’Espagne, je ne connais pas le pays dans toutes ses latitudes) a sûrement joué dans mon coin de coeur pour ce roman, mais pas seulement, c’est un beau roman, une belle histoire, une belle écriture.

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  1. J’ai confondu cette auteure avec une auteure portugaise, Lidia Jorge, que je voulais lire depuis un moment, et j’allais m’exclamer « merciii pour ce billet, je sais enfin par lequel commencer !! ». Et puis je me suis dit que ça ne collait pas, avec l’Espagne dans l’histoire.^^ Bon, ce n’est pas grave, me voilà bien tentée quand même !

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    1. Bon, je ne connais pas Lidia Jorge … J’ai vu chez Ingannmic que tu faisais aussi des lectures communes, on pourrait s’en programmer une (à trois bien sûr), ce qui ne résout pas ton problème de par où commencer, d’ailleurs.
      Pour ce roman, ben ouais, conquise, alors j’encourage à le découvrir. Il est très court, se case dans une poche, entre un paquet de kleenex et un tract anti fasciste.

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    2. Coucou Fanja, Si je peux me permettre… je n’ai lu de Lidia Jorge que deux titres : Le vent qui siffle dans les grues, et Les mémorables, et j’ai préféré le premier -bien qu’il ne soit pas toujours facile à lire, on est dans de la broderie, quelque chose de lent et de minutieux-, bien que la thématique du second me parlait a priori davantage.

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      1. Mince, j’ai répondu à A_girl avant de lire ton commentaire… j’avoue que Lidia Jorge, ça me dit moyen, depuis Les mémorables. Ceci dit, j’en suis à un partout, avec cette auteure, alors pourquoi pas ?…

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  2. J’ai beaucoup aimé ce ilvre, assez différent des précédents romans de l’auteur (c’est amusant, comme A Girl, j’ai envie de lire Lidia Jorge, mais je ne sais pas par quoi commencer).

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    1. Je ne connaissais pas cette auteure, et franchement, je n’étais pas attirée.Il a fallu qu’une amie me le case quasi de force dans les mains. Et décidément, cette Lidia Jorge commence à m’intriguer !

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    1. Bon, vu ce que tu dis de Lidia Jorge, je laisse tomber pour le moment, la broderie, c’est bien, mais ça demande de la concentration, et moi, en ce moment, je suis limite carpette intello ! Tu me diras si ta fille a aimé ce titre (quand elle aura eu le temps de le lire, évidemment … ) et on refléchit à une nouvelle lecture commune ? A bientôt !

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