Le livre que je ne voulais pas écrire, Erwan Larher

Il y a un peu plus d’un an, je passe une belle tranche de rire avec Marguerite n’aime pas ses fesses. En lisant la postface, toute légèreté s’envole. Erwan Larher y précise que les épreuves de ce roman ont été relues et achevées entre hôpital et rééducation après l’attentat du Bataclan dont il fut une des victimes. Blessé d’une balle à la fesse, évidemment ce n’est pas drôle comme coïncidence, même si il tente, un peu, d’en rire.

Ce titre fait peur, je ne le lirai pas avant que l’amie A. de Nantes ne le fasse avant moi et en ressorte avec émotion.

L’auteur dit ne pas vouloir faire témoignage, il entrecoupe le récit de cette nuit là et des mois qui  ont suivi, de réactions de ses proches, ou moins proches, qui ont cherché à le joindre, qui l’ont cherché, attendu et retrouvé. Il créé ainsi ce qu’il nomme un « objet littéraire », tout en suivant entre aller retour explicatifs et ellipses, le fil de cette nuit au Bataclan, dont il est, qu’il le veuille ou non, un survivant.

Fan de rock, il était venu seul au concert des Eagles of Death Métal. Il a chaussé ses santiags aussi familières que cette musique qui lui est une famille, s’est installé, chaleur du public, sourires et complicités. Puis, le bruit, la sidération, l’attente de la balle , l ‘attente des secours, la colère même, de ne pas être aidé plus vite, l’hôpital, les dégâts, la lente récupération des fonctions touchées par le projectile, la peur de ne plus être un être bandant, la réappropriation problématique de son corps et de son statut.

Ce récit factuel est entrecoupé d’éléments biographiques, contemporains de l’écriture ou plus anciens,  les amours, le goût des livres, de la musique et des amis, de ce qui fait de l’auteur une victime unique, comme toutes les autres, parce qu’un passé, une histoire, aurait pu disparaître ce jour- là. Pas plus, pas moins, mais pas facile à écrire, sans se mettre en scène avec pathos et culpabilité. Ce qui est son but, et qu’il tient.

Pas facile à lire, parce que même si l’auteur mène son projet avec sincérité, le lecteur n’est pas obligé de le suivre. Par moments donc, je décroche, je ne lis plus qu’entre les lignes, je lis un livre, donc, je me heurte aux choix faits. Ainsi, lorsque l’auteur met en voix le point de vue d’un des terroristes en faisant de l’un deux, un fanatique de la mort, et d’un autre, un fanatique religieux obtus, je me cabre, je ne veux pas qu’il s’égare dans des territoires qui sont hors de sa portée.

Je comprends bien qu’il tente de donner un ordre à ce qui n’en a pas, vu de l’extérieur, mais je me sens illégitime, lui, l’est à écrire, mais peut-être pas moi à le lire. Le projet est clair pourtant, l’auteur ne veut pas bouleverser, ne veut pas de pitié, alors il détourne le regard vers ses santiags, volées à l’hôpital. Il tente de donner un sens, de rassembler ce qui a vécu hors de la notion de hasard, insuffisante. il fait le deuil de lui en héros. Comme les autres, il a fait le mort, et il sent encore la main qui, pendant des heures a agrippé son mollet comme une planche de survie dérisoire. Douleur fantôme qui le ronge presque autant que les vrais, il ne veut pas être un survivant, mais un vivant.

Entre souffrances privées et retenue publique, je suis mal à l’aise dans le hiatus que les insertions des messages postés sur Facebook accentuent encore. Je ne vois pas trop ce que je fais là, moi, dans mon canapé, le même où hallucinée, dans la nuit du treize j’ai regardé les images de BFM T.V défiler devant mon confort. Comme l’auteur, je me rattrape aux mots :  » la littérature n’arrête pas les balles. Par contre, elle peut empêcher un doigt de se poser sur la gâchette. Peut-être. Il faut tenter le pari. »

Beau pari.

 

 

 

 

17 commentaires sur “Le livre que je ne voulais pas écrire, Erwan Larher

Ajouter un commentaire

    1. Le  » Lambeau », c’est mon prochain projet témoignage. je vais attendre un peu pour prendre du recul mais je crois d’après ce que des amies m’ont dit que le projet n’est pas le même. La posture de lecteur est peut-être aussi plus claire. Je verrai.

      J'aime

    1. L’humour oui, je le comprends, sans vraiment l’admettre, l’auteur en a besoin, mais moi, lectrice, je ne sais pas. Il est vrai que le style est maîtrisé, on sent bien que l’auteur a réfléchi à son projet, il est construit et cohérent, touchant, mais il m’a gêné.

      J'aime

    1. Oui, cela en vaut la peine d’aller se confronter à la réalité vraie et crue. Et l’auteur nous préserve de tout voyeurisme. Et il a aussi le sacré courage d’aller se confronter à lui même et à cette légitimité de témoigner qui le gêne, mais il y va quand même. Et il a raison, si son livre empêche un doigt sur la gâchette, le pari valait la peine d’être tenté. Cependant, on le sait, ce ne sont sûrement pas les tueurs potentiels qui le liront. N’empêche faut essayer.
      hasta siempre !

      J'aime

  1. Comme je connais l’auteur (en vrai, mais en tant qu’auteur) j’ai aussi cherché à reconnaître qui parlait entre les chapitres, mais sans être sûre pour tout. j’avoue que mon habitude ‘un livre et au lit’ m’a fait passer une super bonne nuit jusqu’au matin du 14, où j’ai réalisé que Erwan Larher (je le suis sur f…) y était, et suis tombée tout de suite sur ‘blessé mais vivant’ et ensuite ai suivi l’hospitalisation, les photos (disparues maintenant!)
    A part ça, un bon bouquin (et lis Le lambeau aussi) et tu peux lire ses autres romans, ils en valent aussi la peine (ou le plaisir)

    J'aime

    1. De mémoire, j’ai déjà prêté le livre, l’auteur donne une liste des rédacteurs des témoignages de l’extérieur. J’ai trouvé que cette construction était à double effet. D’un côté, au départ, elle reflète bien l’urgence d’avoir des nouvelles des personnes que l’on pouvait connaître (pour ma part, la fille d’une amie très proche qui se trouvait sur la terrasse en face d’un des restaurants touchés directement, ce que je n’ai su que le lendemain matin). mais d’autre part, elle révèle aussi, une forme d’artificialité … je pense à ce texte d’une jeune femme qui a connu l’auteur le temps d’une nuit et qui, parce qu’il est blessé, se reprend d’intérêt pour lui.
      Je sais bien que c’est vrai, ce qui me dérange n’est pas ce soit vrai, mais que finalement, au delà de la sidération, on se soit concentré sur ce qui nous touchait nous, perso.

      J'aime

      1. Exact, voir la fin de ta réponse, et je le prouve, mais c’est humain, non? Bon, comme j’avais déjà lu tous les précédents romans de l’auteur, c’était sûr que je voulais lire le dernier aussi (en dépit de ma ‘peur’), mais j’ai retrouvé la plume de l’auteur, que j’aime beaucoup. Maintenant, à toi de le découvrir dans un autre de ses bouquins.

        J'aime

  2. Très beau billet que j’allais pourtant lire en diagonale car le livre est dans ma PAL mais je n’arrive pas encore à sauter le pas. On a beau dire que ce livre n’a pas pour but de bouleverser, l’existence de ce livre est déjà bouleversante en soi. Je pense qu’on doit l’ouvrir déjà chargé de mille émotions diverses.

    J'aime

    1. Moi, j’avais dit aux copines, il y un an « je ne le lirai pas », et puis, voilà, une l’a lu, a aimé, j’ai suivi. mais je pense que l’on n’est pas vraiment raccord dans nos avis, elle a été plus émotionnée que moi, je suis restée coincée dans une sorte de gêne.
      Ce n’est une lecture anodine, comme tu le dis, l’existence de ce livre est bouleversante en soi. Si tu te lances, ce sera peut-être encore différent.

      J'aime

  3. Je n’arrive pas à poster mon commentaire. Bon, je tente pour la 4e fois… Nous aurions pu faire une lecture commune, je viens de le finir ! J’ai survolé ton billet, n’ayant pas encore rédigé le mien. J’ai d’ailleurs un peu de mal, je ne sais pas trop qu’en dire, je me rends compte qu’il ne m’en reste pas grand-chose…

    J'aime

    1. J’ai eu beaucoup de mal à l’écrire, ne sachant pas trop comment me positionner pour dire sincèrement ma gêne sans dénigrer la qualité du livre et le courage de la démarche. Mais, je me suis positionnée comme lectrice, C’est comme cela que j’ai trouvé mon fil.
      Je ne sais pas quand tu comptes publier mais je suis vraiment curieuse de voir ce que tu vas écrire.

      J'aime

    1. Oui, l’auteur est impudique pas sur le moment de l’attentat, mais sur les conséquences de sa blessure sur sa virilité … ce qui ne m’a pas gênée du tout, paradoxalement. La retrouver est pour lui retrouver la vie, et on ne peut pas lui donner tort !

      J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :