Le chagrin des vivants, Anna Hope

Trois femmes et trois pertes, trois chagrins modulent la perte de ce qui aurait pu être si la guerre, celle de 14-18, n’avait pas vu les jeunes anglais s’engager pour aller mourir de l’autre côté de la Manche, laissant ces femmes sans corps pour les pleurer. C’est un des liens entre elles.

Entre ces trois récits de douleur, s’inscrit,justement, le parcours d’un corps,  celui du soldat inconnu qui, d’une tranchée du nord de la France, est transporté vers Londres. Son trajet est raconté par petits bouts, par les regards de quelques anonymes, jusqu’à la scène finale d’une ferveur poignante, le deuil d’une nation qui, portant des fleurs vers ce cercueil unique, pleure chacun des siens.

Pour Evelyn, ce fut un fiancé, pour Ada, son fils, pour Hettie, c’est une autre histoire. Sa douleur est son présent, bouché par le deuil et la perte de la joie de vivre pour toute une jeunesse ,  qui est vivante, soit, mais qui se sent à peine le droit de l’être, de vivre et d’espérer, justement. Elle gagne sa vie en dansant au « Palais », immense salle où les danseurs professionnels se tiennent en réserve dans deux cages, une pour les filles, l’autre pour les garçons.Ils sont payés 6 pences la danse. Et Hettie se désespère d’être là dans sa robe trop fine,  trop usée, pour servir de béquille, le temps d’une valse ou d’un fox trot, à tous ces solitaires que la guerre a laissés. Ex soldats ou pas, hommes ou femmes, les éclopés de la vie d’après guerre peinent à prendre éclat et envol. Certains viennent alors prendre leur ticket pour tourner sur la piste, dans les décors de stuc clinquant et de pacotille, pour faire semblant, un moment. Alors que elle, elle voudrait vivre, vivre pour de vrai.

Hettie voudrait une vraie robe, une vraie vie, un vrai prince charmant, mais la guerre imprègne tout, et pèse du plomb. Les ex-soldats sont partout, ils mendient, se traînent de petits boulots en demandes de pension. L’état glorifie les morts et  a abandonné les vivants.

Le bureau des pensions et des réclamations est celui d’Evelyn. Elle remplit les fiches des mutilés, des hommes tremblants. Les traumatismes défilent et elle s’en agace, centrée sur son drame personnel. Il faudra qu’un soldat mentionne le nom de son frère, le capitaine Montfort, pour qu’elle commence à sentir la compassion se glisser en elle, pour qu’elle laisse la réalité lui démasquer l’hypocrisie et l’étroitesse de sa douleur.

Ada, quant à elle, peine à laisser partir le fantôme de son fils, Mickaël, se berçant d’apparitions et de souvenirs flottants, laissant la vraie vie à l’abandon.

Si la guerre de 14 18 est bien celle que l’on apprend à l’école, ses échos ne sont pas dans les manuels,  mais dans ce roman ( entre autres) : on comprend que la guerre n’a pas détruit que des paysages et des millions d’hommes, mais même ceux qui n’ont pas mis les pieds sur les champs de bataille, et même si elle est terminée, que les stigmates étouffent les vivants. La dernière scène, bouleversante, montre à quel point le deuil fut nécessaire, et finalement, paradoxalement,  salvateur.

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15 commentaires sur “Le chagrin des vivants, Anna Hope

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  1. j’ai été complètement conquise par ce roman, l’auteure maîtrise très bien la tension romanesque et la dernière scène est non seulement l’aboutissement de son roman mais fait au comprendre aussi l’importance de la commémoration du deuil pour tout un peuple.

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    1. J’avoue que malgré tout mon intérêt pour les traces de l’histoire, c’est la première fois que je comprends vraiment l’importance qu’a eu pour une nation ce recueillement autour d’un corps inconnu. L’auteure fait passer ce deuil avec une vibrante intensité.

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    1. Je suppose que le premier titre est la salle de bal ? Je vais le lire aussi, tant ce titre m’a plu. je me demande si c’est la même salle que celle où Hettie danse … Je suis passée dans une de mes librairies préférées, mais le premier titre n’y était pas.

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  2. Voilà qui a l’air très intéressant ! Je l’avais déjà noté, mais comme je suis récemment tombée sur un exemplaire d’occasion de La salle de bal en bouquinerie, je commencerai ma découverte de l’auteur par ce dernier.

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