La salle de bal, Anna Hope

La salle de bal est immense, splendide, elle est le cœur incongru d’un asile d’aliénés. Tous les vendredi soirs, les patients les plus méritants, les plus sages y viennent danser, hommes et femmes mêlés, au son de l’orchestre mené par le docteur Fuller. C’est d’ailleurs surtout pour ses talents de musicien, plus que de thérapeute qu’il a été engagé. Lui, joue de son violon, du haut de l’estrade, les malades tanguent comme ils le peuvent aux sons de la valse.

Trio au centre du roman, sous la férule psychiatrique quelque peu limitée à l’obéissance, Ella, John et Clem sont trois des « esprits égarés » enfermés dans la collectivité bruyante et la promiscuité des salles communes. Clem et Ella d’un côté, John de l’autre. Le docteur Fuller, comme lien et comme menace.

Ella a été enfermée là après avoir brisé une des vitres de l’usine de filature où elle était condamnée à travailler depuis l’ âge de onze ans. Un jour, elle a voulu respirer,  comme pour rompre le poids de la misère. Elle vient de ce peuple dont on se méfie tant en haut lieu, ce peuple « déviant », en proie aux instincts les plus hystériques. L’hystérie de Clem est plus bourgeoise, elle se noie dans Emily Dickinson en pensant avoir le choix d’être là, ou pas. Pour elle, sa famille paye une pension, en attendant qu’elle redevienne normale et accepte de se marier avec le vieux mari qu’on lui a attribué. Entre les deux femmes, une sorte de pacte se fait, en tordant le linge sale dans la blanchisserie. Ellea apprend à courber l’échine, à devenir transparente.

John est un mélancolique profond. Il l’était en arrivant, il l’est resté depuis, n’ayant aucune raison, ni aucune solution, pour échapper au poids de vivre.  Alors que les femmes ne sortent jamais, les hommes sont employés à des travaux de force à l’extérieur, ils creusent les tombes de ceux qui ne sortiront plus de l’enceinte. C’est dans le cimetière que John croise la silhouette d’Ella.

Lorsqu’il la revoit, c’est l’été caniculaire qui va mettre le feu dans l’esprit confus du docteur Fuller. Musicien contrarié, il tente l’approche musicale pour toucher l’esprit des malades, il fait des essais, s’enthousiasme pour un projet d’autarcie d’aliénation, et c’est le plus hystérique des trois. Son fragile humanisme égocentrique se heurte rapidement à ses frustrations intimes, ses tabous. Totalement aveugle à lui même, il plonge dans l’eugénisme comme d’autres se noient dans la vengeance. Ce qu’il ne peut posséder, nul ne le possédera.

C’est un roman triste et beau où paradoxalement, hors les murs, les couleurs éclatent,  où la tendresse et le désir retenus explosent. John et Ella sont des personnages solaires, qui construisent leur propre poésie des regards. Se connaissant faibles et démunis, c’est ainsi qu’ils se regardent et se reconnaissent. Clem et Fuller, plus sûrs d’eux mêmes, plus « civilisés », ne s’écoutent pas et se perdent.

L’aspect historique est également intéressant, mais moi, c’est l’écho humain qui m’a touché, en se développant dans la lumière d’un champ glané, le toucher d’un chêne.

 

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14 commentaires sur “La salle de bal, Anna Hope

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    1. Le sujet n’est pas forcément d’une grande originalité, du moins pour de grands lecteurs, au fait de l’histoire de l’eugénisme ce qui doit être ton cas, j’imagine. C’est pour cela que tout l’intérêt que j’y est trouvé en dans le traitement des personnages, et paradoxalement, dans ce lieu d’enfermement du rôle libérateur de la nature

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  1. Mince, j’ai dû louper un épisode, je n’avais pas vu que tu avais accepté la date d’aujourd’hui pour la parution ! Je m’en vais de ce pas publier ma note, et reviendrai lire la tienne en détail ce soit (je suis au bureau…).

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    1. Oui, j’étais étonnée ce matin en publiant de ne pas voir ta note, pour mettre le lien, mais quand je l’ai lue, je me suis dis que j’avais vraiment perdu la main ! Je vais me rattraper

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  2. En lisant ta note, il me saute aux yeux un oubli énorme dans la mienne, sur un élément auquel j’ai pourtant tellement pensé pendant ma lecture : cette chaleur caniculaire, qui semble rythmer le ballet des personnages, et entretenir la tension qui fait basculer Fuller dans une forme de folie qui pour le coup n’est pas diagnostiquée !! Ravie de cette lecture, Le chagrin des vivants m’attend déjà sur mes étagères…

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    1. Cette chaleur m’a frappée parce qu’elle m’oppressait presque, elle fait basculer le docteur Fuller et donc le roman dans une sorte de tension tragique qui me faisait penser à Mort à Venise, avec les corps qui prennent le pas sur la raison.

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    1. Tout à fait d’accord, il commence doucement, on attend un roman social, et puis, il prend des chemins de traverse. J’ai vraiment apprécié de ne pas me retrouver en terrain balisé.

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