Le quai de Ouistréham, Florence Aubenas

Dans l’avant propos, la journaliste grande reporter part d’un constat : face à la notion de crise omniprésente et envahissante, elle n’arrivait pas à y mettre une réalité, et donc des mots sur le monde des pauvres, des précaires … Alors, elle décide d’une immersion, sans tricherie. Elle devient madame Aubenas, quarante huit ans, aucune qualification, ex-femme entretenue, elle ne sait rien faire, le bac pour seul diplôme. Elle s’inscrit à pôle emploi et jouera le jeu jusqu’à ce qu’elle obtienne un CDI, cela va lui prendre six mois de sa vie. Elle a loué une chambre meublée à Caen et a plongé, sans trop de crainte d’être reconnue, car sur les quais des demandeurs d’emploi, on on ne connaît pas Florence Aubenas, journaliste à Libération.

Son parcours, elle le raconte de plein pied, ni hauteur de vue, ni misérabilisme. Et c’est remarquable ce qu’elle raconte des vrais gens, aussi bien de ceux qui sont du bon côté du bureau, que de ceux qui en font le siège pendant des heures pour en décrocher quelques unes,  d’heures, pour travailler. Elle raconte les stages, auxquels personne ne croit, ni ceux qui les proposent, ni ceux qui les animent, ni ceux qui les subissent, impuissants et rendus incrédules par la vacuité de ce qu’on leur apprend.

Tous sont engloutis par les chiffres, malmenés par des objectifs : rentabilité des rendez vous à mener tambour battant, ou, de l’autre côté, trouver un truc, n’importe quoi, pour ne pas déchoir encore un peu plus ou pour se caser dans un avenir, même tout petit.

La journaliste enchaîne les entretiens, se retrouve au forum pour l’emploi au Novotel de Bayeux où tout le monde brasse des boniments d’emploi, les demandeurs se refilent les bonnes réponses à des questionnaires surréalistes.

Finalement, elle trouve des heures dans le nettoyage, après formation et validation des acquis et des compétences. Elle n’en a aucune mais décroche la mention passable à l’épreuve redoutée de la prise en main du balai mono brosse. Elle retient la théorie de base, se faire invisible : frapper avant d’entrer dans les bureaux, dire bonjour, même si personne ne vous regarde, ni ne vous répond.

Plusieurs terrains d’action s’ouvrent alors à elle, les plus redoutés et les plus pénibles, les mobile home d’un camping, sous le contrôle des gardiennes inflexibles et traqueuses de la moindre trace et faiblesses du chiffon, des bureaux minables à rendre à l’heure, quelque soit l’état de crasse, et les cabines du ferry, les redoutables cabines, les toilettes …. Le bas de gamme du nettoyage, les ordres aboyés. Quand les voyageurs montent, les rats du nettoyage restent sur le quai.

Florence Aubenas raconte Karine, la forte en gueule, Françoise, qui attend son cadeau d’anniversaire, Marguerite qui passe son CAP, Victoria, l’ex de Moulinex, qui a connu le temps du syndicalisme, Philippe, divorcé, qui drague dans les supermarchés aux heures de pointe.

Ce texte est un document râpeux et sans égo  où les vrais gens décapent des vais chiottes,  de temps en temps Florence Aubenas se permet un certain humour, et même du glamour de pauvre. Cette distance permet l’empathie mais garde beaucoup de pudeur pour les vies croisées, des vies qui côtoient la désespérance en tentant de ne pas plonger, des vies qui tiennent du combat contre le constat de l’échec. Car l’échec est celui du social, pas celui des individus, sauf qu’ils sont entraînés dans la roue, abattus sous le poids, respirant à la frontière de l’eau.

 

 

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7 commentaires sur “Le quai de Ouistréham, Florence Aubenas

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    1. La réalité l’est déprimante, et sûrement que Florence Aubenas a dû pratiquer une forme d’auto censure. Elle parle par ailleurs si pudiquement des autres et d’elle même que c’est plutôt l’absurdité des situations que tu retiens dans cette lecture.
      Elle réussit même à faire sourire de cette absurdité, ce qui ne doit sûrement pas être le cas dans la réalité. Mais c’est une réalité qu’elle nous montre, malgré tout, et cela vaut la peine de la lire, je t’assure !

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  1. J’ai adoré ce livre e je l’ai beaucoup recommandé. Ravie que tu le défendes aussi bien ! Il n’est pas déprimant, il raconte la réalité faite d’humanité(s) (au singulier et au pluriel), notre réalité. Bises,

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    1. Oui, notre réalité, même si dans la vie, nous sommes loin de ces invisibles qui nettoient nos supermarchés avant qu’on y vienne faire nos courses. C’est d’ailleurs cette distance qui permet de voir que ce n’est pas les individus qui sont en cause, mais ce que cette crise, qui n’en est plus une, nous a bien broyés !

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    1. Je suis contente qu’il y ai encore un peu de monde dans la blogo en cet été pour prendre et donner de l’intérêt à ce titre ! Mon homme l’a dévoré aussi, et il est au programme de lecture de fiston. C’est un petit cercle qui fera d’autres petits j’espère encore.

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