Né d’aucune femme, Franck Bouysse

Théâtre, Christian Boltansky

Le premier chapitre et le second sont pris en charge par deux voix anonymes, l’enfant et l’homme, de respectivement deux et trois pages, on y entend de la noirceur et de la perte, mais c’est tout. Il faudra aller jusqu’à la fin pour leur donner une identité fiable et reconstituer le secret de la filiation

Avec la troisième voix, celle de Gabriel, on commence à se situer un peu. On doit être au XIXème siècle, ou début du XXème, dans la ruralité profonde, on entre dans le mystère du silence. Gabriel est prêtre, et chargé de révéler le secret, vu son nom, c’est assez logique. Ce qui l’est moins, c’est le temps qu’il y a mis, Puisque c’est aux portes de la vieillesse qu’il se décide, alors qu’il avait seulement 28 ans quand tout a commencé dans le confessionnal de son église. Une voix inconnue l’a chargé d’une mission : aller chercher sous les jupes d’une morte des cahiers manuscrits. La morte est à bénir dans deux jours, dans l’asile voisin. Gabriel découvre alors l’histoire de Rose, paysanne misérable au destin tragique. Comment cette très jeune fille a-t-elle pu apprendre à lire et à écrire, est un mystère de plus, vaguement justifié quelque part dans le roman, mais bref, passons outre ….

Rose est fille de miséreux, un couple qui s’est enfoncé dans le cycle des naissances et des bouches à nourrir et la terre qui ne nourrit pas. Elle sont quatre filles, elles travaillent dur, mais ça ne suffit pas, ça ne suffira jamais, selon le père. La mère ne dit rien, et besogne du matin au soir. Sans rien dire, le père a décidé de vendre Rose. Un matin, il part à la foire avec elle, les transactions ont déjà été menées et la jeune fille n’assiste qu’à l’échange d’une bourse et d’un contrat. Ignorante de son sort, Rose se croit domestique, quitter la maison lui coûte d’autant plus que le maître est taciturne, gros, gras et avare d’explications. Il est maître de forge et arrivés dans le manoir, c’est sa mère qui prend en charge un accueil plus que rustique. Elle est aussi silencieuse que lui, maigre et méchante, une chouette qui guette une souris. Elle tyrannise Rose, devenue esclave, une chose dont se sert, dont on use et on abuse.

Le domaine des forges  referme ses portes sur sa destinée lugubre de Rose , qui guette les bruits de la mystérieuse chambre interdite, aux volets clos, où règne le silence. Nul ne part, sauf le maître, nul ne vient, sauf un médecin aux allures de croque mort. La bête, la belle, la marâtre, le domaine interdit, le pauvre qui abandonne son enfant …. Il y a  des éléments de conte de fée dans le roman, mais tout est inversé. Le prince charmant aurait pu être Edmond, homme étrange encore sur le domaine, au statut confus, entre domestique et objet, mais son silence va contribuer à clore le sort de la belle Rose.

L’ultra violence suinte de partout, des bruits de pas dans l’escalier, du silence dans la salle à manger, dans les aboiements des chiens. Le malaise est soutenu par un lyrisme noir qui magnifie par moment la lumière d’un corps, la suspension d’un moment, un échange de regards, la sensation lustrée d’une peau ou d’un pelage. Seulement, l’engrenage sordide, s’il est loin du merveilleux, s’éloigne aussi en crescendo du vraisemblable. La descente aux enfers, le chemin de croix de Rose  suivent une pente d’une noirceur attendue. Et ma foi, la surenchère dans le misérabilisme m’a finalement laissée juste abattue.

 

 

23 commentaires sur “Né d’aucune femme, Franck Bouysse

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  1. Ah, une voix dissonante dans le concert de louanges ! J’avoue que ce roman m’a beaucoup intriguée depuis sa parution, ce titre déjà, les avis enthousiastes, mais je n’étais pas sûre que ça me correspondrait. En te lisant, j’ai bien envie de passer mon tour (ça arrange surtout ma PAL, je passe peut-être à côté de quelque chose malgré tout).

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    1. Effectivement, c’est un roman qui a été très bien accueilli. La plupart de mes amies ont aimé aussi, mais moi, je suis restée en dehors.
      Pour cet auteur, le premier titre paru est très bien, « Plateau » est un polar rural prenant. Si jamais tu veux tenter ?

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    1. La noirceur ne me dérange pas, je lis beaucoup de « noir » en polar et de toute façon je reste persuadée que la littérature, elle est là pour appuyer là où ça fait mal, pour faire voir la noirceur et que c’est comme cela qu’on peut l’aborder face au réel qu’on ne maîtrise pas. bref, avant de devenir pontifiante, ce qui m’a le plus gênée dans ce livre, c’est qu’elle n’est pas vraisemblable, justement.

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  2. Il me semble avoir lu les bémols que tu évoques en fin de billets sur d’autres avis, et j’avais eu un peu les mêmes (quoique de manière moins pesante) avec un de ses titres, je ne sais plus lequel… Il me fait très envie malgré tout, je reste influencée par certaines critiques très élogieuses, notamment celle de Krol (!).

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    1. je trouve que de titres en titres, la noirceur prend le pas sur les personnages, mais l’écriture reste très fine, sensuelle et illumine certains passages qui pourraient être glauques, mais non.
      Tu tenteras sûrement et je serais très curieuse de ton avis, évidemment !

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    1. Comme dit plus haut, la noirceur du monde et des âmes, c’est bien un des sujets fondamentaux de la littérature, non ? Mais je préfère un cadre plus réaliste. Enfin, pas toujours non plus … Bref, je comprends les intentions de l’auteur, mais je n’ai pas réussi à adhérer à ce qu’il en fait au final. Le personnage du père de Rose, par exemple, c’est un vrai salaud, quand il vend sa fille et cinq pages plus loin, ou dix, il réalise ce qu’il a fait. Et moi, je me dis, il est couillon ou quoi ? Je sais, ce n’est pas très littéraire comme remarque !

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  3. J’étais tentée par cette lecture au départ, mais le côté très noir me décourage et j’ai bien peur d’avoir le même ressenti que toi à la fin. Bref, je ne me lance pas.

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    1. Si tu reviens voir les commentaires, tu verras que les avis sont très contrastés, et tu tenteras peut-être ? Au risque de me répéter, l’écriture porte quand même le récit. Elle est d’une sensibilité rare.

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    1. Ben ouais, avis très tranché encore ! J’ai passé un bon moment à en discuter avec une amie l’autre soir, persuadée qu’elle avait aimé, et puis, non, on avait les mêmes réticences. je ne dis pas que l’on a raison, bien évidemment, mais juste je constate, que finalement, ce roman à fleur de peau titille la curiosité, on passe le cap ou pas. A savoir pourquoi ? Je cherche ….

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