Les disparus, Daniel Mendelsohn

Le grand oncle, Shiem

Depuis sa plus petite enfance, l’auteur est baigné dans la culture juive américaine. Cette mémoire des exilés est portée, silencieuse et bavarde, par de vieilles personnes, en assemblées familiales annuelles dans les appartements confinés de résidences de Miamy Beach, en Floride. les enfants et les petits enfants entendent leurs parents et ascendants multiples, directs ou indirects, qui se laissent aller à potiner en yiddish, parfois pleurent ou s’égarent ou s’égarent du regard vers le vieux pays. Les hommes sentent le cigarillo et l’after shave, les femmes ont les joues poudrées et l’odeur de leur cuisine à l’huile se même à celle des pastilles à la menthe écrasées dans leur sac à main.

Lors de ces assemblées, la ressemblance de l’auteur avec l’oncle, le cousin, le neveu, l’arrière petit neveu, Shmiel, le frère du grand père de Daniel Mendelsohn, fait que parfois, certains ne retiennent pas les larmes du dueil jamais fait de celui qui « a été tué par les nazis », avec sa femme Esther et ses trois filles. De cette disparition, ils ne savent pas grand chose. Shmiel était venu venu à New York en 1913 et finalement, seul de la famille, il était retourné sur le vieux continent, à Bolechow, le berceau familial, peut-être à cause de la méchanceté de la tante qui l’hébergeait ou alors pour devenir quelqu’un dans cette ville des origines, alors qu’à New York, il n’était rien.

Smiel est le grand oncle de l’auteur, de lui, il ne sait pas grand chose, quelques brides d’informations laissées par le grand père, tant admiré. Ces quelques éléments lui servent de point de départ, en forme d’interrogations, lorsque des années plus tard, il se met en quête de l’histoire, d’abord avec ses frères et soeurs, puis son frère photographe, et quelques fois seul, avec des amis, des interprètes … Le récit retrace son enquête sur les traces de la mémoire perdu de Smiel, d’Esther, de leur quatre filles, quatre filles superbes, un homme orgueilleux, une tante chaleureuse et sympathique dont personne ne sait exactement comment ils ont disparu, dans l’est de la Pologne, en 1941, sans doute …

Minutieusement, l’auteur mène les retour en arrire, pas en pélerinage, mais en quête de ce qui ferait que ces personnes ne soient pas de victimes anonymes, même si elles ont un nom, et un visage sur les photographies, il veut leur donner chair et densité en trouvant les détails qui feront d’eux des personnes à part entière et pas seulement six individus dans la masse terrible de ceux qui n’ont pas survécu, comme des millions d’autres, dans les camps, ou avant la déportation, dans les « Aktions », grandes et petites, qui ont ponctué de morts atroces l’occupation allemande dans les villages polonais, hongrois ….

Aux USA, en Israël, en Australie, en Suéde, deux fois à Bolechow, Daniel Mendelsohn triture la mémoire faillible, fragile, et recoupe la parole de ceux qui les ont connus, aimés, aperçus. Sa démarche est elliptique, répétitive, tant la mémoire a ses propres secrets. Tout détail lui est précieux, les belles jambes de tante Esther, les postures du grand oncle …

Et c’est avec passion que l’on voit, de touches en touches, se redessiner le passé de personnes ordinaires, les jeunes filles qui auraient pu être en fleur, qui ont été libres, alors même que la question de la liberté ne se posait pas. Elles auraient pu être les cousines polonaises à qui ont aurait écrit des USA, une fois l’an et que l’on aurait jugé un peu provinciales. Seulement, voilà, elles ne sont plus.

L’auteur réussit à nous les faire voir, ces personnes, même si parfois je me suis perdue dans les noms, les ramifications, et les passages d’analyse d’épisodes bibliques, eux mêmes commentés par deux érudits, dont un du Moyen Age, passages dont j’avoue, je ne voyais pas tout de suite l’intérêt ni même le lien avec ces six visages en filigranne. La lecture est dense mais éloquente et essentielle, car omme le souligne l’auteur « l’Holocauste n’est pas simplement quelque chose qui a eu lieu, mais que c’est un évènement qui est toujours en cours », car le passé à ôter à notre présent, des vies, des histoires, des vérités qui auraient pu être.

L’enquête aboutit et l’auteur en tire un autre constat, perturbant, mais évident pourtant. Si il a pu découvrir finalement le jardin où les corps de son grand oncle et de sa fille, Frydka ont été abattus et laissés, ce n’est pas par les témoignages des juifs survivant, qui étaient focément cachés ou hors de portée des tortionnaires, sinon, ils n’auraient justement pas survécu, mais par les témoins non juifs, témoins passifs ou complices des horreurs nazies. Dans un cruel paradoxe, on comprend alors que la seule vérité pourrait être dite par les coupables, qui se taisent.

Personne n’a vu disparaître Esther, Lorka, Ruchele et Bronca.

Chez Brize 

 

Et aussi … chez Plaisir à cultiver

 

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28 commentaires sur “Les disparus, Daniel Mendelsohn

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  1. Qu’est-ce que j’ai aimé ce récit, mon 1er pavé 2018, et l’une de mes lectures les plus marquantes de l’an dernier. Je l’ai trouvé passionnant, émouvant, même si j’ai survolé certains passages bibliques, en effet abscons et pas vraiment utiles à mon avis..

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    1. Autant dans Mon Odyssée, les passages analysés de l’Iliade font corps avec le récit, et même sont, au final le récit en double de l’histoire de la croisière de l’auteur et de son père, autant dans celui ci, j’ai toujours été gênée par ceux sur la Bible, mais quand même, certains m’ont passionnée quand même.
      Quant à ‘intérêt de l’enquête, comment dire … J’ai lu beaucoup sur la Shoah, je ne pensais pas apprendre beaucoup encore, mais si. Ou plutôt, je n’ai pas appris, mais appris à y réfléchir encore autrement. Moi aussi, il me marquera, ce livre.

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    1. Je n’ai pas vu de mail, mais un commentaire ici. J’ai commandé le titre, et j’attendais pour te répondre de l’avoir vraiment en mains, parce que, si tu t’en souviens, j’ai déjà, par le passé, loupé des commandes ^-^. Dès que je l’ai, je te confirme la date !

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      1. C’est bizarre, je t’avais aussi envoyé un mail avant les vacances, auquel tu n’as pas répondu. Tu n’as pas changé d’adresse ?
        Et j’attends donc ta confirmation de la réception du titre !!

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      2. Oui, effectivement, je n’ai pas reçu ces deux mails, et je n’ai pas changé d’adresse … Peut-être dans les spams ? je vais aller voir.
        Pas reçu le titre encore, je te tiens au courant ici où sur ton blog.

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  2. Pour moi, ce livre est un chef d’oeuvre. Je l’ai lu il y a plusieurs années et me souviens encore de bien des scènes et surtout de cette remarquable écriture. Je l’ai offert à Noël et je suis bien certaine de l’offrir à nouveau.

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    1. J’ai commencé à le prêter, et je pense aussi l’offrir, même si la lecture va demander du temps à mes destinataires, je suis certaine de les toucher avec ce texte qui peut être considéré comme un chef d’oeuvre.

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    1. J’ai lu Une odyssée l’année dernière. Et chose rare, je ne saurais pas faire de différence entre les deux titres. je veux dire que souvent, entre deux titres d’un auteur, il y en a un que l’on trouve mieux que que l’autre, ben là, non.

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  3. Pfiou ! À te lire et à lire les commentaires, je passe vraiment à côté d’un chef d’oeuvre en ne lisant pas ce roman. Il est sur ma LAL mais je n’ai pas encore eu le courage de me lancer. Entre le pavé et les thèmes, il faut une certaine disponibilité d’esprit j’ai l’impression.

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    1. Il est sûr que ce n’est pas un titre que j’aurais commencé alors que le monde s’agite autour de moi, comme c’est le cas en ce moment. Il est dense mais absolument pas plombant, malgré le thème. l’écriture est fluide et c’est tellement passionnant, pertinent, intelligent, et plus encore, qu’on ne dirait même que c’est un pavé.

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  4. J’ai eu du mal à entrer dans cette histoire. J’ai même failli jeter l’éponge. Mais j’ai senti qu’il se passait quand même quelque chose en moi alors, je l’ai repris plus tard… pour ne plus le lâcher jusque la fin. C’est un texte beau et puissant.

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    1. J’ai parfois eu du mal aussi à suivre les filiations entre les personnages par moment, mais en gros, j’ai décidé de m’en fiche, et ça marche très bien aussi.
      Tu as bien eu raison de reprendre cette lecture en tout cas . Moi, j’ai attendu d’avoir du temps et l’esprit vide. Du coup, il s’est rempli tout seul ….

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  5. Lu il y a quelques années maintenant, dans ma période « mémoire sur la littérature de la Shoah » et j’en étais ressortie bouleversant. Je me souviens vraiment de cette sorte de lecture-voyage assez rare où tu es transvasée quelque part ailleurs avec l’auteur, en quête de vérité. Bref, pour moi c’était un coup de coeur. Et j’aime beaucoup ce que tu dis à la fin, les coupables détiennent la vérité quand les victimes ne sont plus là pour parler. Terriblement vrai.

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    1. J’ai parfois l’impression que ma période « mémoire sur le littérature de la Shoah » s’étend sur plusieurs années … Dès fois, je fais une pause, mais j’y reviens toujours et encore. Il y a là quelque chose que l’on doit creuser, encore et encore, varier les points de vue, on ne comprendra pas, sans doute, mais on laissera des traces, des doutes, des débuts de pistes. Je reste persuadée que seule la lecture d’essais ou de romans peut faire toucher du doigt une forme de vérité. J’ai plus de mal avec les documentaires ou les livres purement historiques.
      Et oui, c’est évident ce que dit l’auteur sur l’auteur dans la fin du livre, mais je n’y avais jamais pensé. Les tortionnaires en savent plus que les victimes, mais les tortionnaires ne parleront pas et les victimes non plus, reste le travail de personnes comme Mendelsohn.

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      1. Je te rejoins sur la préf des romans aux documentaires/essais. Justement j’avais étudié pour mon mémoire comment parler de l’expérience concentration dans la littérature, avec la question de la quête de la vérité et du souvenir. Et Imre Kertesz, l’auteur sur qui je bossais (tu dois connaître je pense, il a été incarcéré dans un camp à 15 ans et a écrit un roman retraçant son expérience « Etre sans destin »), a dit un truc qui m’avait marqué : (en gros je synthétise) la vérité se trouve dans les romans, dans la fiction, dans l’invention et dans les libertés prises avec la mémoire. Les documentaires ou la docu-fiction qui se veulent plus proche de la vérité/réalité ont du mal à faire passer ce vécu. Il prenait exemple sur deux films : La liste de Schindler et La vie est belle. Pour lui le film de Benigni était plus proche de la vérité et du tragique (notamment parce qu’il est tragi-comique dans le fond comme la vie réelle et donc nuancé) que le film de Spielberg qui en faisait beaucoup trop dans le pathos et n’arrivait pas, selon Kertesz à joindre du bout des doigts la vérité du vécu. Bref, c’est un peu barré mais j’aime beaucoup cette réflexion sur la fiction comme médiateur de vérité sur la nature humaine.

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      2. Ben, moi, je trouve que ce n’est pas du tout barré,au contraire ! Je connais « Etre sans destin », ce fut un des romans qui m’a fait le plus réfléchir sur la restitution de la mémoire concentrationnaire. on y est à la hauteur de son regard de gamin de 15 ans, il ne comprend rien, il voit les choses au niveau de sa survie, c’est un texte qui va à l’encontre de toute restitution. Et la scène finale du retour dans la vie normale est sans concession. Personne ne les attendait, personne ne savait et la réalité de la shoah était non seulement incompréhensible, mais ni souhaitée ni visible. je pense que c’est nous qui cherchons à comprendre, comme Mendelsohn le fait. Du coup, c’est sinueux et ça interroge plus que les faits donnés par un documentaire.
        Par contre, je n’ai jamais voulu voir le film de Benigni, parce que je pensais que transformer un camp en terrain de jeux imaginaires, c’était indigne. Tu me fais changer d’avis. C’est d’un article de Kertesz dont tu parles pour la comparaison entre les deux films ? ça m’interresse si tu as gardé les références.

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  6. Bonjour Athalie, j’avais trouvé ce récit intéressant mais beaucoup trop long avec un style un peu lourd. Dommage car on sent que l’auteur a beaucoup travaillé et a mené une enquête approfondie. Bonne journée.

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    1. Un style un peu lourd ? Peut-être parce qu’il ressasse, revient sur les mêmes faits ? je n’ai pas trouvé cela gênant, j’ai trouvé que cela convenait à son cheminement, et aux méandres de la mémoire ….

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