Un silence brutal, Ron Rash

Ron Rash

Gérald est un vieil excentrique de 73 ans que la vie a rendu solitaire, une suite de deuils l’a fait se retrancher sur lui même, dans sa cabane, mi-masure, mi-antre pour ermite misanthrope. Elle jouxte le domaine de Truckler, homme d’affaire et de terrain qui a établi en ce coin perdu des Appalaches, un domaine où les touristes peuvent se prendre pour des pêcheurs. Il lisse la sauvagerie des lieux en empoissonnant largement la rivière de truites arc en ciel et son établissement copie le rustique, version luxe et tout confort.

La rivière qui le longe, Locust Creek appartient au parc régional mais le domaine a des airs de forteresse, hérissé de pancartes jaune vif en interdisant l’entrée, caméras de surveillance postées le long des berges. George, en autochtone authentique, n’admet pas ses limites et régulièrement arpente les lieux, tels qu’il les a toujours arpentés, aimés. Entre les deux mondes, le conflit est larvé et l’atmosphère du roman radicalement tendue dès le départ. Ce n’est pourtant pas grand chose, quelques balades inoffensives, mais Gabriel est une baraque, et forte en gueule qui plus est, pas commode et colérique.

Il s’entend pourtant avec Becky, poétesse de la nature, gardienne et observatrice des petites merveilles du détail qui lui saute aux yeux et donne au roman un rythme singulier, comme une éclaircie dans un ciel d’orage, une brise, une douceur … Becky a un passé complexe, marqué par deux épisodes d’extrême violence et elle semble avoir trouvé une forme d’apaisement dans ce lieu mais aussi auprès du Shérif Les. Le shérif, est lui entre les deux mondes, entre les devoirs que lui impose la loi, et les inflexions que sa morale peut permettre à cette loi.

Lorsque le conflit dégénère entre George et Trucker et que le second accuse le premier d’avoir empoisonné la rivière, ni Lees, ni Becky ne le croit, seulement voilà, Georges n’est pas un ange. D’autant plus que la réalité des Appalaches n’est pas forcément un paradis, malgré les beautés éphémères que disent les tableaux bucoliques décrits par Becky et peints par Lees. Dans la nature sauvage et comme préservée, entre un vol de martin pêcheur, la murmuration des nuits à la belle étoiles, un vol d’étourneaux et la lente progression d’une tortue serpentine, se planquent aussi les trafiquants de meth artisanaux et locaux. Le shérif Lees les traque, dans les mobil home sordides où tout est possible, tellement la défonce en a fait des loques, de ces jeunes du coin, acculés au fond des clairières, perdus et sans équilibre.

Les ombres du passé de Lees, celles de Sarah, de Georges, leurs défaites et sont les échos de la violence du passé et elles rencontrent celles du présent et de l’avenir, entre les intermèdes d’une infime beauté des intermèdes poétiques. Cette instabilité des personnages, des scènes, fait un admirable roman, entre tristesse du progrès et éloge de la beauté du monde, des relations humaines. On flotte, on glisse, toujours sur la frontière d’un fracas, en contrepoint, en superposition, porté par une écriture qui crispe la violence ou laisse coule les images.  » Nommer est déjà en soi un acte magique » dit l’auteur, ce roman l’illustre comme rarement.

Et une quatrième  participation pour Plaisir à cultiver

 

16 commentaires sur “Un silence brutal, Ron Rash

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    1. Je ne sais pas pourquoi il n’est pas dans mes chouchous …. je vais en virer un, je sens, pas Coe puis que je suis en train de lire le dernier; mais pet-être bien un vieux qui n’écrit plus depuis un certain temps et qui m’énerve, du coup ^-^

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  1. Ca fait mille fois que je lis des chroniques élogieuses sur cet auteur. Il me reste à découvrir tous ses romans. Je note que tu as beaucoup apprécié son écriture :-). Là, je ne peux vraiment plus emprunter de livres ( quotas de 15 livres atteints) mais je le note pour la prochaine liste…

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    1. Je n’ai pas tout aimé de cet auteur autant que celui-ci, mais tu as dû voir sur les autres blogs, que c’est un auteur qui est bien suivi, quelque soit ses titres. Moi, c’est Séréna qui m’a déçu et pourtant, il est vraiment apprécié en général. Lance toi avec le premier, Un pied au paradis, il est excellent !

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    1. Bon, ben voilà, c’est ce que je disais, on aime Rash mais pas forcément les mêmes titres …. C’est vrai qu’il y a des côtés mous du genoux dans celui-ci, comme tu le dis, mais ils sont très beaux, ils m’ont touchés ( et moi, le moments d’envolées lyriques, c’est pourtant pas mon truc !)

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    1. Merci beaucoup, tu me touches d’autant plus que j’ai tellement aimé ce livre que je ne voulais pas louper ma note, mais comme ce roman n’est pas linaire, j’ai été chercher du coté de mes sensations, ce que je n’aime pas faire en général.

      Aimé par 1 personne

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