L’art de la joie, Goliarda Sapienza

J’entends les commentaires d’ici … Je sais, tout le monde l’a lu ce pavé incontournable, a suivi Modesta, la si mal nommée, dans son épopée rebelle vers la liberté, ou du moins une forme d’indépendance qu’elle arrache à son sort natal à coups de dents.

Fille de rien, de la pauvreté rurale et inculte de la fin du XIX ème siècle en Sicile, encrassée par une tare originelle dont Tina, sa soeur trisomique est le centre, enfermée avec sa mère accablée, Modesta est pourtant fille des blés et du soleil, elle voit la mer dans les yeux de Tuzzu, l’ami initiateur de l’enfance et des plaisirs sensuels que le corps procure, quand on le laisse faire sans honte.

Avec les moyens du bord, l’héroïne se taille un destin, laissant les images d’une masure en feu dans un coin de son cerveau pour se consacrer, dans le couvent qui lui sert de refuge, à l’art de la dissimulation. Modesta se forge auprès de la mère Léonora une solide aptitude au mensonge et à la séduction, à tendre des pièges et à en réchapper, à se jouer de celle qui lui met, pourtant, à son corps défendant, le pied sur la première marche du château. Deuxième mentor, la terrible princesse Gaïa règne en maître sur un domaine vide, où seule Pouliche, la frêle Béatrice, rescapée d’une famille d’aristocrates déliquescents va ouvrir à Modesta, les bras et les caresses d’un monde dont les désirs sont sinueux et hostiles. Modesta apprend, et trompe son monde avec une lucidité machiavélique pour arriver à ses fins. parce ce que Modesta a compris très rapidement que la connaissance n’est rien sans l’argent …. Même si ce n’est pas l’argent qui la mène, mais ce que permet l’argent … Comme ce que lui permet son corps, dans la recherche et la conquête  triomphante du plaisir.

Et c’est ainsi, que se déploie une formidable fresque historique, colorée, enlevée par Modesta, qui de victime, se fait maîtresse, d’amour en amours,  de hasards qu’elle tord en sa faveur, elle se construit son royaume alors que les échos du fascisme presse la porte de l’histoire …. Modesta s’instruit des corps, des livres et des défaites, et se créé une morale et un monde, dont elle est le centre, l’aimant, la reine, fidèle à ceux qui veulent bien la suivre, et même fidèle aux fantômes qui la guide, lui parle, elle les convoque dans le fil de la narration qui se gonfle ainsi d’une dimension presque magique.

Ce n’est pas un grand roman d’amour, mais le roman d’une grande amoureuse dont les chimères prennent des corps désirables, dans le ressac des nuits qui sentent la mer, dans la grande maison qu’elle ouvre comme on ouvre les grandes fenêtres où les voiles tombent de chaleur, parfois secouée par les morts, les départs vers un monde qui tangue, de plus en plus fort, vers la fin des illusions politiques humanistes, où les fascistes tuent les idéaux, quand les idéalistes ne se chargent pas de se saborder eux mêmes avant.

Modesta, objet d’une constante fascination peut parfois agacer, figure trop littéraire d’une femme qui s’émancipe des principes moraux, élève des enfants dans une sorte de rousseauisme dilettante, mais le monde qu’elle forge est lumineux comme fut celui du Guépard, avant la chute. Et l’écriture entretient l’allègre modernité du personnage en faisant sauter les verrous d’une saga traditionnelle, d’un roman d’apprentissage, d’une fresque sociale.

On n’y croit pas, mais qu’est ce que c’est beau !

Ma première participation au challenge pavévasion de Brize.

25 commentaires sur “L’art de la joie, Goliarda Sapienza

Ajouter un commentaire

    1. Je l’ai lu au début du confinent et c’est ce titre qui m’a fait tellement de bien que j’ai repris la lecture depuis sans souci.
      Mais hors confinement, cela doit fonctionner aussi, je pense. Ceci dit ce moment ne change pas pour autant nos goûts littéraires, alors, si il ne te tente pas, ben faut pas forcer …

      J’aime

    1. Ben, mes projections de commentaires seraient-elles complètement fausses ? ma boule de cristal s’est emmêlée les pinceaux, faut croire ! mais tu sais, il ne me tentait pas particulièrement non plus, avant de l’avoir commencé !

      J’aime

  1. Moi non plus je ne l’ai pas lu, tu vois, tu (n’étais) pas seule ! Figure-toi que ma belle-mère me l’avait donné, parmi d’autres bouquins dont elle se débarrassait, et je m’en suis débarrassée à mon tour sans les lire (ma belle-mère et moi n’avons pas vraiment d’affinités littéraires..).. bah si j’avais su, j’aurais gardé le Sapienza… !

    J’aime

    1. Toi non plus ! Comme quoi la rencontre avec un livre peut être soumise à des aléas affectifs. Moi, c’est l’inverse, c’est parce que j’apprécie beaucoup l’amie qui me l’a prêté et ses goûts littéraires, que je m’y suis lancée. J’étais passée plein de fois à côté de ce pavé, mais il ne me tentait pas plus que cela !

      J’aime

    1. Décidément ! mes prévisions font un gros gros flop …. Comme toi, je fais du tri dans mes étagères et il est certain que les titres que je ne lirai pas d’ici la fin du confinent n’y resteront pas. Quand je pense qu’il y a des titres que j’ai achetés il y a parfois quatre ou cinq ans !
      Je suis quand même contente d’avoir assez de stock pour avoir encore un peu de choix.

      J’aime

  2. Bon, je l’avais emprunté à la bibliothèque et commencé une fois, mais le début est assez rude, non ? Et je n’ai pas continué, j’aurais peut-être du. D’autant que j’ai aimé d’autres livres de l’auteure (Moi, Jean Gabin et L’université de Sapienza)

    J’aime

    1. Oui, le début est assez baigné d’une forme d’onirisme qui peut laisser le lecteur quelque peu déstabilisé. Mais une fois que Modesta arrive au couvent ( ce qui est très rapide, le deuxième chapitre, je crois), l’intrigue se met plus clairement en place.
      Je ne savais pas que l’auteure avait écrit d’autres titres, tant L’art de la joie est présenté comme l’oeuvre de sa vie. Ma foi, pourquoi pas y retourner un jour !

      Aimé par 1 personne

  3. Ben figure-toi que je ne l’ai pas lu non plus et à en juger les commentaires, on est encore quelques-unes dans ce cas.:) Bon, ce n’est pas le genre de lecture qui me tente actuellement mais en même temps, comme beaucoup, je dois me contente de ma PAL pour l’instant.

    J’aime

    1. Bon, ben tant pis pour la tentation !
      C’est vrai que nos choix sont contraints par les circonstances. Moi, je note des titres sur les blogs, mais pour plus tard parce que je ne veux pas acheter d’ebook, sinon, je me connais, les livres les plus récents vont encore passer en premier. Et je suis certaine d’avoir de bonnes surprises sur mes étagères.

      J’aime

    1. Et oui Modesta est effectivement très envahissante au fur et à mesure du roman, son personnage enfle … Cela m’a gênée par moment, mais j’étais aussi portée par le flot des images et le côté fresque, alors, je suis passée outre !

      J’aime

  4. Tu vas rire mais … je ne l’ai pas lu non plus ^^ ! Ce n’est pas faute d’en avoir entendu parler, mais c’est un pavé (tu sais bien qu’il me faut au moins un challenge pour surmonter cette réticence-là 😉 ! ) et puis je ne suis pas sûre qu’il soit pour moi. Mais ton beau billet me fait douter, donc je me pencherai sur la question (ou sur la bête, si tu préfères).

    J’aime

    1. Visiblement, comme moi, on en entend parler depuis longtemps, on hésite, on tourne autour … Moi qui pensait être la der des der !!!
      Mais, oui, c’est un pavé qui mérite que l’on franchisse le pas, malgré tout, il est plein de soleil et d’histoires ( et ça fait du bien).

      Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :