Et quelques fois j’ai comme une grande idée, Ken Kesey

« Ne vous laissez pas décourager, prenez le temps, remettez à plus tard si besoin, mais n’abandonnez pas » …. L’avertissement est au dos de le dernière page, et ma foi, du coup, il faut être arrivé au bout de la 800 ième  page pour le lire. Ce qui fait qu’il est inutile. Ce qui m’a fait rire puisque j’avais surmonté l’épreuve, j’avais surmonté l’obstacle, je l’avais terminé ce pavé sombre et poisseux. Pas avec bonheur, soit, pas sans avoir traîné des pieds, mais, pas sans comprendre aussi son étrange attrait. Assez fière de moi, j’étais, en fait.

Alors, expliquer pourquoi est une sacrée autre « grande idée » car dans ce texte, tout est méandres, crues et décrues, à l’image du cadre ;  les eaux terribles et chaotiques de la rivière Wakonda Auga, qui charrie un univers organique et hostile, froid, pluvieux à coller des mycoses aussi frelatées que les whiskys que s’avalent les clients du bar, le stag, où les habitants du village vident leurs rancunes et braillent leurs haranges déjantées contre la famille qui concentre leur rancoeur depuis toujours : les Stamper, père, fils, cousins.

La lignée Stamper, dont le grand père fondateur a d’ailleurs capitulé devant l’âpreté des lieux, se compose d’Henry, de Hank, de Viv, sa femme, de Ben et de sa progéniture, les cousins. Ils vivent dans une grande bicoque invraisemblable, isolée du village par la rivière dont elle surplombe la rive sud, protégée par une digue, objet de soins constants, à coup de poutres, de ferrailles, elle est, comme  la maison, la seule qui résiste aux crues hiératiques des eaux.

Les Stamper, comme les autres habitants du village, sont des bûcherons crasseux, patibulaires, forts en gueule, animés de rages et de colères, on discute à coups de triques et de poings. Sauf que ce sont les Stamper. Le vieil Henry a bâti son empire avec pour devise, « cède jamais d’un pouce », Hank, son fils, l’applique avec vigueur. Ce qui déclenche l’histoire est la haine qu’ils déchaînent en brisant une grève locale. Eux livreront le bois, leurs flottaisons de grumes avant Thansgiving, à la compagnie, quoiqu’il en coûte aux autres bûcherons.

On patauge dans la haine, de toute façon, larvée, ancestrale, elle mène la danse entre les Stamper et les autres, la vieille indienne Jenny, prostituée avachie, Teddy, le barman aux joues rougissantes, les deux syndicalistes qui ourdent d’impuissantes manigances …. La haine est aussi insidieuse chez les Stamper où Leeland, le demi frère avorton, le lâche, l’intellectuel, est de retour pour prêter main forte, ou pour régler ses comptes, les deux à la fois, le serpent qui se glisse dans la boue épaisse du passé que l’on tait.

C’est Caïn et Abel au pays des péquenots, des brutes et des édentés. La trame de la vengeance se noue autour de Viv, la jeune femme qui rêvait de canaris et d’enfants et se dresse malgré tout au milieu d’une meute de chiens jappant, dans un univers chaotique de carcasses rouillées, préparant saucisses et foi de cerfs à des hommes toujours au bord de la crise. Le vieil Henry s’agite, découpe des morceaux de son plâtre pour rester dans la course des cuites et des soliloques interminables, le dentier toujours en action. Hank, à la fois grand seigneur et brute épaisse, cristallise depuis toujours, le désir de tous de le renverser du piédestal qu’ils lui ont construit. Leeland, l’éclopé, est aussi pervers que parano …

Alors, oui, on en vient à bout, en pataugeant un peu quand même dans les glissements constants de la narration, dans ces voix qui s’enchevêtrent, dans les longues longues digressions délirantes, dans le rabâchage des colères, dans les lâchetés répétées, enclavées, parce qu’il y a de la force dans ce récit, un truc à la Faulkner qui échappe à la logique mais crée un univers de combats de coqs démesurés, revisités par Freud et qui enflent par strates vers la tragédie.

Et une participation au challenge de Brize et un objectif PAL atteint !

 

 

24 commentaires sur “Et quelques fois j’ai comme une grande idée, Ken Kesey

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  1. Waouh ! Quel billet ! Il donne vraiment une bonne idée de ce pavé, qui m’attire depuis un moment mais je me méfiais, je faisais bien je pense… Chapeau pour cette lecture 👏 !

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    1. Il faut se le coltiner, en effet ! Mais c’est une vraie expérience de lecture, assez étrange, mais passé les 100 premières pages, je n’avais plus du tout envie d’abandonner. Il accroche rude, mais il accroche !

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  2. Quelle aventure….. Les pavés font peur mais souvent une fois entré dedans on ne lâche pas….. Ce qui compte ce n’est pas le nombre de pages mais l’histoire, l’écriture….. Parfois un court roman de 100 pages peut être d’un ennui terrible 🙂

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    1. Quand je commence à lire un pavé, je veux être sûre d’avoir le temps de m’y plonger, ce pourquoi j’ai choisi ce titre qui était sur mes étagères depuis un sacré moment. Ce fut effectivement une aventure que je n’ai pas eu envie d’interrompre une fois bien lancée, et pourtant, l’histoire n’est pas palpitante non plus. mais il y a une force terrible dans ce monde et dans les personnages. Une lecture singulière dans un temps singulier !

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  3. Bravo, car oui, ce roman, c’est un marais traversé par un tsunami, qui à la fois enlise et emporte .. pas facile, certes, mais j’avais adoré, comme Keisha !
    Du coup je suis allée relire mon vieux billet, et j’ai souri en y redécouvrant ton commentaire : « Je l’ai eu entre les mains …. et il pèse son poids l’animal … parcouru quelques pages … J’ai eu l’impression d’un texte exigeant, vu ce que tu en dis, je le garde sous le coude pour une période de looooooooongueeeees vacances …. Et « Confitéor » passera sans doute avant … C’est un coup à avoir envie de très, très, très, longues vacances ! » (sans commentaire !!)
    J’ai lu par la suite Vol au-dessus d’un nid de coucou, du même auteur, qui est excellent et pour le coup bien plus abordable..

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    1. Un commentaire prémonitoire ? En un sens, oui, vu que j’ai bien lu Confiteor avant ce titre…. Une lecture qui me marquera en tout cas, et pas seulement à cause de la période que nous vivons, même si il y a un point commun, c’est une lecture hors normes

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  4. Comme je n’ai qu’une envie que le confinement s’arrête je ne vais pas commencer un livre qui va m’engluer dans un temps qui n’avance pas! je veux que la vie reprenne et aller prendre un verre avec mes amis !!!! Evidemment cela n’a aucun rapport avec ce roman!

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    1. Je te comprends bien …. On a beau entendre beaucoup mieux les oiseaux depuis le confinement, des voix humaines en vrai avec lesquelles rire et boire un verre, on va apprécier ! Bon courage à toi, il nous reste à tenir le mieux possible avant que la vie reprenne.

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    1. En ce qui me concerne, l’éblouissement fut très progressif, j’ai quand même pas mal peiné au début, du genre, mais quand est-ce que l’histoire commence ? Après, j’ai compris qu’elle avait commencé et qu’il me fallait me laisser faire. Pas facile, mais une expérience que je n’oublierai pas !

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    1. Il faut une forme d’inconscience, je pense ou alors se lancer un défi à soi même, ce qui fut mon cas. Allez chiche que tu peux le faire, me suis je dis … Et aucune regret car c’est un livre complexe mais rempli de coups de poings de lecture.

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    1. Oui, c’est le même auteur, et même si je n’ai pas lu Vol au dessus d’un nid de coucou, on peut dire aussi que dans ce titre, il y a une sorte de nid, une couvée de spécimens de cinglés ! Et le pire est qu’on finit par les trouver presque grandioses ( enfin, pas tous quand même).

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  5. J’avais noté ce titre à sa parution, plusieurs billets enthousiastes aidant, mais en te lisant, je pense que je prendrai le temps de me sentir prête. Ça a l’air d’être un sacré morceau, dans tous les sens du terme.

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    1. C’est un sacré morceau, effectivement, la montée en puissance se mérite, mais il y a des scènes de haine, de confrontation comme je n’en avais jamais lues ailleurs, sans forcément de violence explicite. On dirait que l’auteur creuse dans le vif. C’est éprouvant mais assez fascinant.

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    1. Oui, une ambiance à couper au couteau … Dans tous les sens du terme. Et oui encore, ce n’est pas un roman facile, facile, un peu comme un fleuve que tu ne maîtrises pas vraiment, mais qui t’emporte, malgré tout.

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