Ces rêves qu’on piétine, Sébastian Spitzer

Un premier roman très sincère, très vibrant de la volonté d’être sincère, de nouer les fils de la mémoire de l’effondrement du III ème Reich, restituant par là même les horreurs nazies, dans la déliquescence de la chute, les corps recroquevillés dans le bunker, comme pourrissent les corps dans les fosses communes, et se gangrènent les corps de ceux qui marchent encore dans les colonnes qui sortent des camps de la mort, alors qu’ils n’en ont pas fini avec elle.

La figure centrale est celle de Magda GOëbbels, enfermée volontaire avec son mari ( qui la bat froid) et ses enfants, dont elle ne s’occupe pas. Elle occupe une chambre dans le furhrerbunker et regarde se faire les ultimes préparatifs, les derniers soubresauts de la mégalomanie , repliée la plupart du temps dans sa chambre, les malles emplies de tenues chics et de livres qui occupent ses insomnies. Les enfants jouent avec les chiens d’Hitler, sages, obéissants, sans révolte, comme ils furent éduqués par les gouvernantes. Magda est une image officielle de façade qui s’effondre. elle n’a rien d’une poupée Barbie ou d’une marionnette, d’une évaporée ( elle laisse ce rôle à Eva Braun). La place qu’elle occupe, elle ne la renie pas, et le texte insiste sur sa volonté d’acquérir un statut social, de grimper dans les rouages du parti, de garder la place singulière qu’elle occupe auprès d’Hitler. Dans le bunker encore, elle s’érige en juge méprisante de tous ceux qui restent pantelants. Dans les boyaux confinés, elle respire les miasmes.

Des lettres fictives, pathétiques,  sont attribuées à Richard Friedländer, le beau père juif de Madga Goëbbels. Elles viennent de Ravensbruck, et ne parviennent pas à leur destinataire. L’auteur en fait des lettres d’amour, un amour indéfectible pour sa belle fille. Richard Friedländer disparu, elle sont continuées par qui les trouve, elles portent la mémoire fragmentaire des camps.Protégées par un étui de cuir, elles passent de main en main dans les colonnes de la mort, d’abord par Aimé, qui dit le défilé sinistre, les insultes des paysans qui les saluent depuis leur champ d’un coup de fourche toujours rageur, avant de participer aux ultimes chasses à l’homme dans les bois entourant la grange enflammée de Gardegen, qui devait être sans survivants. Puis, les lettres sont portées par Judah, Fela, et finalement Ava, la petite fille muette de Fela, prisonnière du blockaus 24 A où elle a survécu sous le lit de sa mère quand les officiers emportaient celle ci pour des nuits d’ivresse au milieu des fours crématoires.

Malgré la sincérité du texte, malgré la volonté documentaire, que l’on sent sans failles de l’auteur, les trois points de vue se superposent et ne se complètent pas. Sans doute sont-ils trop éloignés les uns des autres, : Magda dans le bunker, Médée à jamais incompréhensible, et la toute jeune Eva découvrant la vie dans un camp de libérateurs américains, tenue par la main par une photographe de guerre, inspirée par Lee Miller. Entre la pulsion de mort, et l’énergie de la vie à trouver, la tension est sans doute trop lâche.

Ce hiatus, il m’a semblé le retrouver dans la photo célèbre de Lee Miller prenant un bain dans la baignoire de l’appartement privé d’Hitler, dans les ruines de Berlin. ( sans oublier quand même le rôle fondamental qu’a jouée cette photographe atypique dans la découverte par le grand public de la réalité de Dachau)

 

17 commentaires sur “Ces rêves qu’on piétine, Sébastian Spitzer

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  1. Si le personnage de Lee Miller t’intéresse je te recommande la lecture de L’âge de la lumière de Whitney Scharer, une biographie romancée sur cette femme photographe et en particulier sur sa relation avec Man Ray. Concernant Ces rêves qu’on piétine, je ne l’ai pas lu mais j’ai vu plusieurs docs sur la famille Göebbels et en particulier Magda et je dois dire que le personnage est terrifiant….. 🙂

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    1. Je n’ai pas trop envie de lire d’autres récits sur Magda Göbbels, je crois que ce personnage échappe à ma compréhension ( et à la compréhension en général, d’ailleurs). Par contre, j’ai découvert Lee Miller dont je connaissais les photos de Dachau, mais pas l’ensemble de son oeuvre. je note donc la biographie car cette femme a pris des décisions assez radicales.

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  2. La vie et la mort de Magda Göbbels ne me passionne pas , le récit de assassinat de ses enfants m’a toujours glacée. Lee Miller m’intéresse davantage et j’ai vu sur Babelio que ce roman est presque un coup de cœur pour de nombreuses lectrices. Alors…

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    1. Comme le dit Mumu dans le commentaire précédent, la vie de Lee Miller est un roman ! Je n’ai lu que sa fiche Wikipédia pour le moment, ce n’est pas suffisant et j’ai maintenant très hâte de me procurer la biographie recommandée !

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  3. Comme les commentaires précédents, je n’ai guère envie de me plonger dans la vie de Magda Goebbels ; ce que j’en sais à travers les documentaires me suffit largement. D’ailleurs sur ce type de problématique, je préfère les documents, les romans me gênent toujours.

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    1. J’ai dû, il y a quelques années, pour des raisons professionnelles, me documenter sur les marches de la mort et la logique génocidaire, en lisant des documents authentiques, (il s’agissait d’accompagner une déportée juive hongroise dans l’écriture de fragments de sa mémoire qu’elle a publié sous le titre « Quatre petits bouts de pain »). Depuis, je me réfugie dans la distance de la fiction et du roman. Je suis devenue incapable de me confronter au « vrai ».

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    1. Oui, c’est un peu cela qui est gênant dans cette lecture, les personnages qui sont centrés sur le parcours du cahier, le retour des camps, sont complètement dans le fictif, même si le livre semble parfaitement documenté, la démarche est bancale.

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    1. je te rejoins, il est ambitieux, et peut-être même un peu trop, à vouloir embrasser une totalité, il manque finalement de fluidité. Il n’est pourtant pas sans intérêt. A voir pour le deuxième roman ?

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