La fenêtre des Rouet, Simenon

Grâce mon parti pris de   » lectures de feignasse », (et aussi avec un coup de pouce d‘Ingannmic) je suis tombée sur ce petit bijou, un Fenêtre sur cour dans l’univers du Paris des années 30-40, à l’allure intemporelle de la solitude d’une vie manquée, qui sent palpiter les autres, sans pouvoir rattraper le temps, à jamais perdu.

En réalité, ce sont deux solitudes qui sont face à face, de chaque côté du boulevard Saint Honoré, l’une regardant l’autre l’ignorer. Du côté désargenté, Dominique, fille de bonne famille militaire dont les principes surannés l’ont laissée se dessécher. A quarante ans, c’est une vieille fille au corps muselé, à la discrétion reçue en héritage. De sa famille, il ne lui reste que la charité de cet appartement. Dominique s’est même résolue à louer une chambre à un jeune homme, monté à Paris pour réussir. Sans y voir malice, il mène sa vie de célibataire de l’autre côté de la cloison, s’ébrouant dans une vie patachon. Léna, sa femme ou son amante, le rejoint et les échos de leur joyeuse intimité envahissent la solitude et les sens endormis de Dominique. Leur bonheur claque, sonore, vibrant et leurs chuchotements sont pour leur logeuse autant de coups au cœur.

Dans la chaleur de cet été parisien, dans l’obscurité de sa chambre, Dominique recoud sa robe, ses bas, le corps moite et troublé. Le regard est tendu vers l’immeuble d’en face, l’appartement des Rouet. Elle jouit de la vue sur les deux étages, celui des jeunes et celui des vieux. Pour reconstituer ce qui s’y passe, Dominique n’a besoin de rien d’autre, elle les connait si bien qu’elle dit pouvoir lire sur leurs lèvres les drames qui s’y jouent.

Les Rouet sont riches. La vieille règne depuis l’étage supérieur. Obèse, implacable, elle idolâtre son fils unique, auquel elle a dû concéder le caprice d’un mariage avec Antoinette, qu’elle déteste, évidemment, autant que la jeune femme fascine Dominique. Antoinette est vulgaire, n’a de gout que pour les toilettes, fume à tour de bras et semble ignorer la notion de pudeur. Pleine de vie et de désirs, Dominique regarde la jeune femme tourner en rond dans son aquarium, coincée dans un mariage qui suinte l’ennui. Antoinette s’impatiente alors que son mari, s’affaiblit, cloué au lit par une faiblesse de coeur. Les crises, à heures fixes, peuvent lui être fatales si les gouttes ne sont pas données à temps. Un temps qui bat aussi la mesure de l’impatience d’Henriette.

L’immersion dans l’univers de Dominique est à couper au cordeau. Simenon la tourmente de frissons à fleur de peau, Il ne lui laisse aucun répit, dans la moiteur et les troubles de regrets à peine supportables. Fascinée, obsédée, tourmentée par le regard de ce qu’elle n’aurait jamais pu être, sans cesse confrontée aux bruits de ce qu’elle n’a jamais vécu, Dominique, étouffée par le carcan social et moral de son éducation, se consume lentement.

Du Simenon magistral.

13 commentaires sur “La fenêtre des Rouet, Simenon

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    1. Selon mes critères, oui, parce que c’est un auteur dont l’univers me capte complétement et dans lequel je me laisse glisser sans aucun effort. On connait tous les rouages, et ça fonctionne quand même.

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  1. Keisha m’ôte les mots de la bouche (ou du clavier, plutôt !)… Il faut une certaine dose de résistance, pour encaisser cette noirceur étouffante, plus éprouvante que divertissante… Ton billet est le bienvenu, il me rappelle que j’ai quelques dizaines d’autres titres de Simenon qui m’attendent sur mes étagères, le prochain sera La fuite de monsieur Monde (je les lis dans l’ordre de mon anthologie…).

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    1. Comme je le disait à Keisha, ma catégorie, toute perso et très subjective, ne désigne pas forcément une lecture facile, mais une lecture qui ne me demande aucun effort, ce qui est le cas de Simenon … En tout cas, merci de m’avoir aiguiller sur ce petit roman, tout en tension. C’est un petit bijou dans le genre.
      Et on doit avoir la même anthologie, elle est grise ? Je pense que je vais encore piocher dedans, de temps en temps.

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  2. tu donnes très envie de lire ce roman!!!
    je n’ai lu qu’un seul livre de Simenon, peut-être parce que j’ai tellement vu d’adaptations à la TV avec mes « Maigret » différent…
    l’idée de la liseuse est intéressante 🙂

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    1. Les adaptations TV ont nui, je pense, à l’image de Simenon, en réduisant son univers aux Maigret et en plus, avec une esthétique qui le démode complétement aujourd’hui. Mais ces textes sont bien plus troubles, bien plus ambigus … En tout cas, le personnage de Dominique ici ici, n’a rien d’une vieille fille tranquille. J’espère que tu pourras trouver ce texte pour la découvrir.

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