Murambi, le livre des ossements, Boubacar Boris Diop

Ce texte est un hybride entre témoignages et roman. Il est né d’un projet d’une association culturelle, d’une résidence d’artistes réunis à Kigali, deux ans après le génocide. Les auteurs invités étaient des écrivains francophones d’origine africaine. Diop est sénégalais. Le but était de recueillir les témoignages des victimes des massacres de 1994 pour qu’ils en fassent oeuvre romanesque et ainsi, faire des ondes à la mémoire, plus larges que les informations qui furent portées à la connaissance du monde en direct.

B.B. Diop explique dans la postface qu’il a rapidement réalisé que « Rwanda : écrire par devoir de mémoire » est une commande impossible à tenir. D’abord parce qu’elle le mène à un questionnement très troublant, celui de sa propre méconnaissance des faits. Il le souligne longuement, clairement, face aux témoins qu’il interroge, face aux histoires qui lui sont dites, il réalise que ces 100 jours de massacres quotidiens, il ne les a pas vus. Il cherche des responsables, les médias, les politiques, puis les écarte. Non, il est le responsable de son aveuglement, rien n’aurait pu l’empêcher de vraiment les regarder, si il l’avait voulu, lui, l’intellectuel sénégalais engagé. Terrible constat qui explique le cheminement du livre entre restitution brute et mise en forme de la quête d’une possible vérité.

Ce livre rend donc leur regard aux survivants, à quelques voix, du moins,  pour faire taire ce que Diop nomme « la fabrique de la bienpensance » des amnésiques volontaires, de ceux qui ont peur de savoir et se masquent derrière l’histoire coloniale et ses déformations, la fausse idée d’une histoire africaine forcément tragique, par une sorte de fatalité atavique. Pensée qu’il résume en un proverbe de Wolof Njaay :  » lorsque la mémoire va ramasser du bois mort, elle rapporte le fagot qui lui plait ». C’est d’un tout autre bois que se nourrit l’écriture de Diop, bien plus lourd et lucide.

Un personnage sert de focale aux différentes histoires, même si elles ne recoupent pas toutes, il permet de suivre une forme de prise de conscience individuelle que le lecteur peut accompagner sans tomber dans la « pornographie du cadavre ». Cornélius n’a pas vécu le génocide, il était exilé depuis de longues années à Djibouti. Il redécouvre donc son pays, après les évènements, sans bien comprendre comment on peut y survivre, après, entre bourreaux et victimes cohabitant. Il retrouve deux amis d’enfance, Jessica et Stanley, ni bourreaux, ni victimes, ils appartenaient à la résistance, le FPR, dont la victoire militaire mettra fin aux massacres. C’est eux qui mènent Cornélius vers la connaissance des faits, alors que lui connait plutôt la tentation de les mettre à distance, écrire une transposition sous la forme d’une pièce de théâtre burlesque, par exemple. A la place, il découvre les charniers, la haine, les trahisons, les incompréhensibles retournements des tueurs à la machette, leur détermination radicale. Les responsables de la manipulation politique, de l’engrenage, ceux qui ont réécrit l’histoire pour que des pantins sanguinaires se mettent en ordre de marche, ceux là, par contre, ne sont plus là. La France a clairement joué un rôle indigne et cynique à la fois dans la mise en place du génocide et dans l’enfumage qui l’a rendu illisible. Du moins, sur le moment, car même si un livre, à lui seul, ne peut faire retrouver la mémoire à ceux qui ne veulent surtout pas qu’elle soit retrouvée, il peut donner un sens de lecture à l’inhumanité, et comme le dit l’auteur, « opposer un projet de vie au projet d’anéantissement des génocidaires ».

Ce texte est paru il y a onze ans, l’auteur se dit fier de recevoir encore des lettres de lecteurs bouleversés ou reconnaissants. Je les comprends, ces lecteurs et ferais bien de même.

Une participation au challenge petit bac, chez Enna 

8 commentaires sur “Murambi, le livre des ossements, Boubacar Boris Diop

Ajouter un commentaire

    1. La lecture de la postface est indispensable, je trouve, pour bien admettre le pont de vue très engagé de l’auteur. Je regrette d’ailleurs de ne pas l’avoir lue avant le texte lui même.

      J'aime

    1. Je n’ai pas entendu parler de cette enquête, mais j’ai déjà beaucoup appris dans ce court roman sur la « non intervention » de l’armée française. J’ai aussi fait des recherches sur les criminels de guerre dont beaucoup ont disparu dans le paysage français, également.

      Aimé par 1 personne

  1. Sujet difficile mais ô combien passionnant, et il semblerait qu’il bénéficie ici d’un traitement original. J’ai lu Une saison de machettes, de Jean Hatzfeld, qui a recueilli les témoignages de « bourreaux » du massacre rwandais, et j’ai son pendant (la parole des victimes), « Le nu de la vie », qui m’attend sur mes étagères, mais ce sont des lectures tellement éprouvantes, que j’ai tendance à repousser, repousser… en attendant un moment plus « opportun ».

    J'aime

    1. J’ai aussi les deux livres d’Hatzfeld sur mes étagères, depuis très longtemps. Je n’arrive pas à les ouvrir … Ce court roman m’a pris par surprise, je ne pensais pas que les massacres seraient aussi présents ( même si ils sont plutôt évoqués, que décrits). Mais j’en conseille la lecture, pour la force de la mémoire et le point de vue très engagé et sans concession de l’auteur ( et même sans concession vis à vis de lui même)

      J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :