Rouge Brésil, Jean Christophe Rufin

La plume aventureuse de Rufin plonge souvent dans l’histoire. Pour ce titre, c’est celle de la colonisation du Brésil.  Une toute petite colonisation, en fait, et même pas une vraie, puisqu’elle n’a duré que deux ans, sur une île minuscule de la baie de Rio, et qu’elle fut un échec, un désastre, une défaite complète et pitoyable.

Au départ, trois navires sont envoyés pour fonder l’Antarctique Française. A la fin, il ne reste pas grand chose de cette épopée, qui ne laissera des traces que dans quelques textes oubliés, sauf bien sûr, les analyses de Montaigne, élaborant l’inévitable catastrophe de la découverte du nouveau monde. Le roman de Rufin relève le défi de reconstruire cette histoire, dans la continuité du mythe du bon sauvage. Il commence par la peinture de l’expédition, dirigée par le chevalier de Villegagon. Militaire rompu aux faits d’armes, cet ambassadeur atypique est aussi amateur d’art, ( il trimballe d’ailleurs un authentique Titien jusque dans la moiteur amazonienne), humaniste, égocentrique, mégalo et fervent convaincu de la nécessité de la grâce divine. Ainsi, dans les soûtes est envoyé, avec les hommes, le ferment des guerres de religion, et l’île fut le microcosme des haines fanatiques.

Avant que l’amour de dieu ne mette le feu aux poudres, Rufin prend soin d’humaniser son récit avec deux personnages romanesques, Just et Colombe, dont les prénoms sont de vrais programmes. Ils sont recrutés comme truchements ( traducteurs) par tricherie. Leur tante, la belle Marguerite, n’a que faire de ses deux héritiers du domaine normand qu’elle convoite, arrivés sans crier gare d’Italie où leur père les trimballait derrière ses exploits guerriers. Mais le père a disparu et le chevalier de Villegagon s’est laissé convaincre par l’étrange idée que des enfants, jeunes et un peu éduqués, apprendraient rapidement la langue des sauvages topis, permettant ainsi d’éviter les traducteurs de la côte, trafiquants de peu de foi. C’est ainsi que le frère et la sœur sont recrutés par le fantasque Don Gonzales.

Les deux jeunes gens sont liés par des sentiments exclusifs. Ils sont nourris d’Italie, partagent un imaginaire fait de récits d’aventures héroïques, d’Arioste, d’Homère, des chevauchées de Gauvain sur son palefroi, et n’ont guère envie de rester claquemurés dans le domaine de Normandie aux allures de prison féodale qui menace ruine. Alors, le nouveau monde, ils n’ont rien contre, surtout qu’on leur laisse croire que leur père y est déjà.

Le convoi part alors du Havre, avec Colombe déguisé en garçon, et ils se mêlent à l’équipage, aux colons, composés d’ artisans, d’un prêtre peu catholique, d’anabaptistes, de gibiers de potence. Le mélange promet un échec programmé, d’autant plus que  le pape et Venise l’ont déjà orchestré, une colonisation française ne rentrant pas dans les intérêts catholiques supérieurs.

Le récit de Rufin est donc d’une érudition très romanesque, peuplé de personnages hauts en couleur, traversé et nourri des haines et des préjugés religieux, sans compter ceux sur la sauvagerie et le cannibalisme des futurs colonisés. Il y a peu de temps morts dans la narration de l’échec, le mécanisme de l’autodestruction. Le tableau que découvrent Just et Colombe en arrivant dans la baie de Rio est déjà celui de la décadence de la civilisation des tobis, gangrénée par les flibustiers, prête à se laisser exploitée par ignorance, mais aussi à cause de la pureté de leur état de nature.

Et j’avoue que les tableaux de l’harmonie perdue, la justification constante de la pratique du cannibalisme ont fini par m’agacer, comme si le mythe du bon sauvage devait encore perdurer par notre morale occidentale, et l’anthropophagie  être la caractéristique principale que l’on ait à comprendre.

J’ai alors pensé à un roman, L’ancêtre, de Juan José Saer, de moindre ampleur historique, mais où l’antithèse, traitée avec une certaine lourdeur pédagogique chez Rufin, entre cannibalisme, héroïsme et hospitalité, pour nous inconciliable, est explorée sans conventions.

Et deuxième titre du challenge petit bac pour la ligne lieux, évidemment …

Et si Ingannmic et Goran  l’acceptent, cette note est aussi une introduction au mois latino américain

24 commentaires sur “Rouge Brésil, Jean Christophe Rufin

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  1. Il me semble que je l’ai eu dans ma pile à lire à un moment, et qu’il n’a pas passé le cap de ceux que j’ai conservés pour les lire. Bref, j’ai senti qu’il n’était pas pour moi…

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    1. Je me laisse souvent tentée par Rufin et j’aime qu’on me conte des aventures, mais là, il est en peu lourd … Le mythe du bon sauvage, d’accord, mais le roman est trop manichéen.

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  2. J’ai lu de bons romans de cet auteur mais j’ai souvent programmé cette lecture que je n’ai jamais faite. La lecture de ton billet ne va pas me motiver.

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    1. Moi aussi j’aime bien cet auteur, et j’ai eu de bons moments de lecture. Même dans ce roman, le récit du recrutement des truchements et la traversée sont bien menées, c’est après que la démonstration piétine un peu.

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    1. Effectivement, le récit d’aventure est plutôt prenant, mais après la thématique devient trop redondante, et le symbolisme quelque peu cousu de fil blanc ( voir les deux prénoms des personnages fictifs …)

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  3. Mais oui on l’accepte, on a même créé une catégorie spéciale rien que pour toi ! merci pour ce billet « d’ouverture », j’attends la suite avec impatience !! en revanche, je ne note pas le titre, malgré tout l’intérêt que présente sa thématique, tes bémols sur ses « lourdeurs » me freinent.

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    1. Oh, me voilà confuse d’avoir une catégorie rien que pour moi …. J’espère que je ne vais pas y être toute seule, je suis timide … Pour ce titre, tu peux passer sans problème, surtout que tu as lu L’ancêtre. C’est aussi pour cela que j’ai choisi le Rufin, pour pouvoir parler de  » cet opercut littéraire ». Peut-être que quelques curieux vont s’y pencher durant le mois latino américain ?

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      1. J’avais prévu de lire un autre roman de Saer (« L’occasion ») mais je déménage et mon conjoint a déjà mis tous mes livres de poche dans les cartons, et je ne sais pas si j’aurais l’occasion de l’en sortir à temps (quant à savoir dans quel carton il se trouve..) !

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      2. Ben mince !!! J’espère que tu as « sauvé » des cartons tes autres lectures prévues pour le mois latino américain … Bon courage pour le déménagement ( j’ai toujours eu horreur de ça !)

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      3. Oui, il n’a emballé mes « grands formats » qu’hier soir, j’ai pu en « sauver quelques-uns.. Et merci pour les encouragements, j’en ai besoin : je passe d’un 85m2 avec deux cagibis à un petit 62M2 …. Vive le tri !! Mais je suis ravie, je pars pour plus calme, et dans un meilleur environnement !

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  4. C’est un roman que j’ai abandonné. Il m’a agacé au bout d’un moment. J’ai pourtant tenu le coup pendant plus de la moitié du livre mais finalement j’ai capitulé. Je comprends donc ce que tu dis.

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    1. J’avoue que j’ai été tentée … Mais ma conscience de bonne lectrice ne m’a pas laissée le choix, j’ai continué, parce qu’on ne sait jamais ( et je te rassure pour Just et Colombe, tout finit bien et happy end avec les Indiens… )

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  5. Alors moi j’ai beaucoup aimé mais je l’ai lu à sa sortie, il y a donc une bonne vingtaine d’années, lorsqu’il a reçu le Goncourt. C’est d’ailleurs celui qui m’a fait connaitre Rufin et… depuis j’ai tout lu, ceux d’avant et ceux d’après :-). Mes préférés restent L’Abyssin et Le Grand Coeur.

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    1. Je n’ai pas tout lu, mais c’est un auteur que j’aime bien retrouver de temps à autre. Et j’avais oublié que L’abyssin était de lui, c’est un roman dont je garde un bon souvenir aussi. Mais je l’ai lu il y a tellement longtemps que je ne sais pas du tout pourquoi ! En tout cas, ça montre bien que Rufin a vraiment la plume voyageuse !

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  6. Je l’ai lu et bien aimé mais il y a trop long pour me souvenir des lourdeurs dont tu parles. C’est vrai, le mythe du bon sauvage à la Rousseau a vécu ! Mais Montaigne, lui, ne parlait pas de « bons sauvages », il disait que nous les jugions ainsi mais que nous faisions bien pire (atrocités des guerres de religion en France, entre autres !)

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