L’inconnu de la poste, Florence Aubenas

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Dans ce récit documentaire, la journaliste scrute le destin nébuleux et sinueux de Thomassin, acteur vagabond qui disparaît après chaque tournage dans les béances de sa vie cabossée dès le début, devenu par le hasard de sa seule présence, un suspect idéal pour le meurtre de la belle postière, Catherine Burgod, retrouvée derrière son comptoir de la petite poste de Montréal-la-Cluse, lardée de coups de couteau, sans raison apparente. Personne n’a vu quelqu’un sortir sur la placette à cette heure pourtant passagère et alors que le sang a giclé.

Thomassin habite en face de la petite poste, dans sa « grotte », le sous sol d’un immeuble où sa présence est encore tolérée. L’y rejoignent souvent Rambouillet de Tintin, venus des HLM dits « verts ». Les « Daltons » sont des adeptes réguliers de la défonce artisanale, cachets, bières, héroïne pour les grands jours. Thomassin carbure au subutex pour partir vers son ailleurs. A Montréal, Thomassin est venu se mettre au vert, peut-être en attendant de refaire un peu de cinéma, de retrouver les plateaux où il incarne si bien les paumés que certains réalisateurs y tiennent encore à sa gueule de paumé, lacérée, ardente, à sa démarche instable.

Aubenas trace le portrait d’un faux méchant, élevé dans les règles de la DASS, un petit voyou qui se donne des airs, choisi par Douillon pour être son « Petit criminel ». Le jeune garçon obtient le césar du meilleur espoir avant de laisser de côté cequi aurait pu être une carrière. Quelques années plus tard, il continue à raconter ses histoires, 57 femmes dont 7 prostituées, ses rencontres avec des « grands » du cinéma. Il agace, il énerve, beau parleur, poli, calme, parfois. Il attendrit aussi à force d’auto destruction. Il lasse, prend toute la place chez les paumés. Il devient sans surprise le coupable idéal, le marginal que le père de Catherine ne lâche pas d’un pouce. Les accusations l’oppressent, pendant des années, et puis, Thomassin disparaît, dans un clap final, alors qu’il se rendait à l’audition qui allait enfin le mettre hors de cause.

Aubenas cadre aussi un petit coin de France, près de Nantua, près de nul part, en fait. Les trois paumés y font du sur place, mais ils ne sont pas les seuls. Dans la « plastic vallée », on ne vit pas mal, mais on vit plastique et Ikéa. On fait du plastique et on se meuble Ikéa. Les vies sont toutes bâties sur le même modèle. Tout le monde se connaît depuis toujours. Catherine, fille unique d’un notable du bourg, a déraillé plusieurs fois, elle a tenté de se suicider, elle a ses bons jours, et les mauvais. Elle veut à la fois mourir et partir au Canada. 40 ans, coquette, elle ose les hautes bottes rouges, l’imprimé léopard, et, visiblement, cette élégance peu classique lui va bien. En instance de divorce, elle profite avec la bande de la poste, ses copines qui viennent papoter à l’heure de l’ouverture. Il leur arrive de faire la tournée des dancings à la drague lourdingue. Poignardée alors qu’elle avait trouvé une porte de sortie, son déséquilibre répond à celui de Thomassin, finalement. Et ces deux portraits de personnes énigmatiques se fondent parfaitement dans celui d’une communauté ordinaire et fragile.

A la différence d’un Jeanada, Aubenas ne défend aucune thèse, elle ne remplit pas son personnage d’une empathie fusionnelle, elle donne à voir des paysages sociaux figés. Le texte n’en est pas moins prenant pour autant.

27 commentaires sur “L’inconnu de la poste, Florence Aubenas

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    1. Et tu feras bien ! C’est une enquête passionnante, mais surtout une succession de portraits d’une marginalité ordinaire, de celle où les personnages ont glissé, sans qu’ils puissent se tenir à la surface.

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    1. Le parcours de Thomassin est atypique, mais ce que j’ai particulièrement aimé, est la reconstitution des autres parcours aussi, ceux de ses compagnons de galère, et celui de Catherine. C’est très prenant du coup, et assez fascinant, effectivement.

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    1. Elle ne tranche pas, mais son récit pointe quand même un certain nombre de dysfonctionnements, notamment judiciaires. Tu peux te laisser tenter,, c’est passionnant et bien construit, elle prend le temps d’installer les personnages.

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    1. Je ne l’ai pas entendue encore parler de son livre. J’ai acheté ce titre parce que j’aime beaucoup son travail de journalisme à long terme, comme dans Quai de Ouistreham. Mais j’ai encore plus apprécié celui-ci.

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    1. Absolument, elle pratique le journalisme avec une grande intelligence et beaucoup d’à propos. Et j’ai trouvé que dans ce texte, il y avait quelque chose de plus dans sa manière d’écrire par rapport aux livres précédent, elle a trouvé la bonne distance, je trouve.

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    1. J’avais bien aimé le propos de Quai de Ouistreham, mais la démarche journalistique prenait parfois le dessus sur les personnages, ce qui est logique vu que Aubenas écrivait sur des personnes qui potentiellement pouvaient se découvrir observés par elle. Je trouve qu’ici, l’écriture est plus fluide, presque plus romanesque, d’ailleurs.

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  1. J’ai directement lu ta conclusion, il a trouvé mes étagères récemment, l’auteure m’a suffisamment convaincue lors de son passage à La Grande Librairie pour que je n’attende pas sa sortie poche.

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    1. Je ne regarde pas la Grande librairie, mais je dois pouvoir retrouver l’émission en replay, j’aime bien lire Aubenas, mais elle est tout aussi passionnante à entendre. Et, décidément, les livres trouvent très facilement tes étagères !

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    1. Je te souhaite une bonne lecture, alors ! En attendant de lire ton avis sur ce texte plein de qualités, c’est certain. Aubenas reste en retrait dans cette enquête, mais elle met une belle lumière sur les personnes dont elle retrace le parcours.

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  2. Je suis arrivée page 54 mais je dois avouer, je me force… Je ne vais sans doute pas continuer, peut-être envie de poésie où de romans noirs mais la vraie vie en ce moment… Bof !

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    1. C’est vrai qu’on est dans la vraie vie dans ce récit et des vraies vies cassées, mais j’ai aimé les suivre jusqu’au bout. Tu trouveras une lecture plus légère sans problème !

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