Entre fauves, Colin Niel

View of himba women at their village, NamibiaDans ce roman, il y a deux types de fauves, ceux victimes des commerces des hommes, des circuits de safaris, du goût pour le trophée sauvage, pour le plaisir de la traque, le fauve comme un cadeau d’anniversaire … et l’autre fauve « celui qui survit tapis au fond de nos tripes », c’est ainsi que l’exergue prévient que le fauve du récit qui va suivre,  n’est pas animal, mais animalité humaine.

Le prologue fait entendre les pensées de Charles, le premier fauve, le « vrai », un vieux lion qui a été chassé par d’autres mâles dominants, et qui sillonne le Blush en solitaire, dévorant les maigres troupeaux de chèvres que la sécheresse poussent dans le désert. Il a toujours été chasseur et se retrouve proie, mais une proie qui ne compte pas laisser la victoire à la douleur qui le foudroie.  Le roman s’ouvre sur cette violence dont on ne sait ni la cause, ni le responsable, ni les conséquences et se construit sur un puzzle de retours arrière avec deux chasseurs possibles en Namibie, et un autre protagoniste, loin du territoire des grands fauves, Simon. Il est garde forestier d’élite dans le parc naturel des Pyrénées et peste et rage contre les chasseurs qui outrepassent leurs droits de même que contre la timide politique officielle de protection des animaux des décideurs qui ne connaissent rien au terrain. Les chasseurs, il en fait sa proie sur internet en faisant circuler les photos de ceux qui posent à côté d’une dépouille, livrant leur nom en pâture aux insultes. Son chien s’appelle Cannelle, en hommage à la dernière ourse, et il arpente la montagne, cherchant les traces de Cannellito, disparu depuis plus d’un an, le dernier mâle, survivant de la lignée des ours des Pyrénées. Cette lutte le happe, le coupe de plus en plus d’une action raisonnée.

Le parc naturel surplombe Pau, ville d’où Apolline, jeune fille gâtée d’un notable mordu de chasse, est partie pour sa chasse au lion, son cadeau d’anniversaire. Pour ses vingt ans, elle a reçu un arc, le plus performant pour les femmes, un bijou d’archerie, celui qui va lui permettre de « tuer » son fauve, sa cible, désignée par une opportunité exceptionnelle conjuguant le cynisme politique et les intérêts commerciaux de la Namibie. Dans le désert, cependant, il y a un autre tueur potentiel, Kondjima, jeune Himba du Kaokoland. Le vieux lion a décimé le troupeau de chèvres de son père, le prédateur est aussi le responsable du massacre de plusieurs autres têtes du précieux bétail des tribus qui partagent le territoire des fauves, dont le plus belle vache du père de Karieterwa, la plus belle fille du village dont les longues tresses balaient le creux des reins. … Devenir le tueur de lion, pour lui, c’est venger l’honneur de son peuple, c’est être l’objet de l’admiration qui lui permettra d’épouser celle qu’il convoite.

Les deux chasseurs potentiels permettent de croiser les positions qui s’enchevêtrent : les intérêts commerciaux, les traditions ancestrales, mais aussi le goût de la domination, le frémissement du chasseur, qu’il soit humain ou animal et la peur, aussi viscérale que l’adrénaline, la part de l’instinct de survie , que ce soit celle d’un individu que celle d’une population. Les Himbas, que la civilisation blanche ronge aussi de l’intérieur, apparaissent également comme les objets impuissants d’une problématique de survie,  les hommes qui se pensent puissants ne font pas disparaître que les animaux …

La construction romanesque en spirale est terriblement efficace, aussi impitoyable que le propos est militant, sans être didactique, car les « fauves » ont parfois le dernier mot, même aux dépends de leurs propres convictions  …

Une participation au challenge petit bac, catégorie animal

Petit Bac 2021

29 commentaires sur “Entre fauves, Colin Niel

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    1. Je ne sais pas quelles pouvaient être les réserves de ton comité de lecture, peut-être le fait que la chasse si elle est condamnée en tant qu’activité prédatrice, est cependant reliée à une sorte de justification ( dans le cadre de l’économie naturelle de la tribu des Himbas) ? C’est en général ce qui ressort des critiques sur ce livre …
      En ce qui me concerne, j’ai dévoré ce nouveau titre de Niel, qui est encore une fois d’une construction redoutable !

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      1. Un certain esprit de contradiction ? Je comprends cela, j’avais la même réaction à l’époque où j’écoutais le Masque et la plume. Mais depuis, j’ai juste arrêté d’écouter cette émission, cela finissait par me coûter un peu cher !

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    1. Franchement, pour l’instant, j’aime beaucoup. Il réussi à trouver un équilibre entre polar (même si on ne peut pas ici vraiment parler de polar, Simon mène quand même une enquête …) et thématiques sociales, voire humanistes pour dire un grand mot. C’est le cas pour ce titre, et aussi pour Seules les bêtes.
      Bonne sortie de PAL ^-^

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    1. Le suspens n’est pas forcé du tout, en fait, il n’y en a presque pas, le roman fonctionne sur un décalage entre ce que le lecteur sait et ce qu’il attend. Le dévoilement est progressif et les personnages prennent de la densité et de la complexité au fur et à mesure, et là encore, pas forcément « dans le sens du poil ». L’écriture est fluide mais avec une précision accordé aux éléments naturels très naturaliste. Bref, c’est du bon.

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    1. Tu pourrais pourtant apprécié cette chasse là … Niel construit des intrigues très ficelées avec un peu de noir dedans mais aussi des problématiques peu courantes dans les polars noirs.

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    1. Il est vrai que je n’aurais pas deviné !!! Et tout à fait partante pour un nouveau triplé ! J’ai déjà le deuxième sur mes étagères, que j’ai acheté en pensant que c’était le premier … Mieux vaut faire les choses dans l’ordre quand même … On se dit début septembre pour la première publication ?Si cela te convient ?

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      1. Je préfèrerais à partir de la mi-septembre, si cela te va aussi (je pars en vacances jusqu’à la 1e semaine de septembre, cette année). Le 15, c’est bon pour toi ?

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      2. Mais bien sûr, mi septembre, ce sera très bien. Le 15. Tu auras bien profité de ta destination qui a quelques points communs avec le cadre de l’enquête …

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      3. Exact !! Je bloque pour le 15 (et je suis de repos aujourd’hui, je vais pouvoir aller me procurer le titre en question -« Les hamacs de carton » si j’ai bien compris ?), en espérant qu’il sera disponible.

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      4. Oh mais quelle tête de linotte ! Je viens de voir que j’ai déjà une LC le 15 septembre (organisée par Patrice et Eva en hommage à Goran) = du coup, le 18 ça te va ?

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      5. La LC pour Goran est autour de Yoko Ogawa, en priorité avec « Le petit joueur d’échecs », mais cela peut être avec un autre titre de l’auteure. Je sais que tu n’es pas une grand férue de la littérature japonaise, mais si cela te dit quand même…

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    1. Tout à fait d’accord avec toi ! J’ai oublié de souligner la qualité de l’écriture, qui utilise plusieurs registres selon les voix des personnages narrateurs, celle du lion est particulièrement culottée parce qu’il faut faire adhérer le lecteur à un procédé peu crédible. Mais ça marche …

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