Rue des archives, Michel Del Castillo

MICHEL-DEL-CASTILLO-1958Portrait d’une mère indigne, ce texte n’a pourtant pas d’accent de revanche, ni de règlement de compte, ni même de réconciliation, la tonalité en est atypique, la construction non linéaire ne livre pas tous les secrets des méandres de la vie de Candida, la mère, qui abandonne au fil de sa route chaotique tous ses enfants, quatre garçons, dont le narrateur, le petit dernier, à l’âge de neuf ans. Dans le récit de cette relation entre un fils délaissé et une femme qui se veut flamboyante et libre, l’écrivain se double d’un petit fantôme doux et calme, compréhensif et sensible, qui n’est pas lui au même âge, même si Xavier est resté bloqué à l’âge de l’abandon. Il me semble que ce soit cette construction qui permette que le témoignage d’une douleur ne soit pas indicible par le scribe, l’écrivain adulte  nous cause ainsi à l’oreille, d’une voix presque apaisée et apaisante.

Candida a abandonné son dernier fils dans des circonstances troubles, pour se sauver sans doute d’un emprisonnement en lien avec ses activités pro républicaines pendant la guerre d’Espagne. De son parcours, on ne saura pas la vérité, elle réécrit toutes ses lâchetés, toutes ses révoltes, toutes ses fautes, de son premier mariage avec un homme digne de sa famille d’aristocrates espagnols, elle dit qu’il a été forcé, et le premier des fils confisqué par son père. De sa liaison passionnée avec Nino, fêtard, violent, fils insouciant et de bonne famille, naissent deux fils, qu’elle dit avoir été forcée par sa propre mère de les confier à la garde de trois tantes, bigotes et célibataires qui vivaient à Biarritz. Elle viendra les voir de temps et temps, Andrès et Aldo, puis, elle s’envole ailleurs. Pour l’écrivain non plus, elle n’aurait pas eu le choix. Lui ne la croit plus depuis longtemps. Il sait que Candida n’a pas de morale, très peu de limites, qu’elle n’a récolté de ses révoltes que du vent en la personne de Félix, dernier homme, dernière bouée de sauvetage.

La reconstitution de ce parcours incandescent et indécent commence à l’annonce de la mort de Candida à l’auteur. Il découvre alors que de la femme forte, il ne reste qu’un corps envahi par la graisse, une carapace pour une femme sans remords. La dernière photo qu’elle lui a gardée ne révèle que terreur.  Elle lui est remise par Félix, le seul qui reste dévoué à sa cause, contre toutes les couleuvres qu’elle lui a pourtant fait avaler. Jusqu’à la mort de celle qui est devenue une loque obèse et paralysée dans un fauteuil, il vénère la femme qu’elle était jusqu’à la dévotion débile et sacrificielle. L’appartement est crasseux, infect, mais les placards encore plein des tenues luxueuses que Candida affectionnait tellement que Félix, simple ouvrier, a tout donné pour qu’elle puisse s’en parer. Des parfums capiteux, il ne reste que des relents.

Le scribe observe, factuel, cette décrépitude et cette folie et c’est Xavier, le petit double, qui montre quelques signes d’intérêt plus sensibles à ce qui aurait pu être les failles de la mauvaise tragédienne, une Médée sans cause ni vengeance qui a tué ses fils, et un encore un peu plus, Aldo. L’auteur retrouve la trace dans les papiers laissés dans l’appartement. Son histoire à lui parait alors presque comme une chance d’avoir échapper à la fureur de vivre de sa mère qui voulait tellement aimer sa propre jeunesse qu’elle entraina Aldo dans un désir fatal de la revivre, un désir quasi incestueux qui précipite une chute programmée dès l’adolescence à Biarritz, auprès des bigotes, alors  qu’il rêvait de Candida .

Impardonnable, Candida reste une énigme pour le lecteur de cette autobiographie en forme d’urne funéraire, close et imperméable. A lire la biographie de Michel Del Castillo, on se dit qu’il aurait même pu forcer le trait, augmenter la charge … Mais finalement, il laisse de cette femme une figure grotesque sous les fards qui la placardent. Définitivement. Ni haine, ni couronne, restent les livres, son refuge depuis l’enfance.

12 commentaires sur “Rue des archives, Michel Del Castillo

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  1. J’ai lu avec passion tous les livres de cet auteur . Celui-ci est sans doute un des plus beaux. Tu me donnes envie d’en mettre un sur Luocine.

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    1. C’est le premier titre de cet auteur que je lis. C’est une découverte que cette autobiographie sensible et particulièrement singulière par sa tonalité, ni revanche, ni pardon, alors que le personnage maternel est particulièrement dévorant et d’un égoïsme sidérant.
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  2. J’ai lu plusieurs livres de cet auteur, il y a maintenant longtemps. Je n’ai pas lu celui-ci, mais j’ai le souvenir d’une émission de radio où il en avait longuement parlé.

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    1. Je voyais cet auteur comme un peu daté, un peu vieillot, je ne sais pas pourquoi … J’ai cherché une émission où l’auteur parlerait de ce livre, car c’est vrai que l’on aimerait en savoir plus sur sa démarche … Je vais chercher du côté de la radio, mais pas certaine qu’il reste des traces …

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  3. Je ne connais pas du tout cet auteur (uniquement de nom) mais c’est une lacune que je vais comblée et sûrement un jour avec cet ouvrage car il doit révéler beaucoup de ce que l’auteur est et deviendra car l’enfance marque pour toute la vie 🙂

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    1. Et il faut dire qu’il y a des enfances pire que d’autres … Celle de l’auteur semble avoir été particulièrement douloureuse. Et pourtant, le récit qu’il laisse transparaître ici, même si il est parfois presque incroyable d’abandons, ne cherche pas à tirer des larmes au lecteur.A découvrir !

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    1. Candida n’est même pas maltraitante, elle est pire !Les violences ne sont directes, elles ont des conséquences au long terme, le récit se fait dans la retenue pourtant … Et merci pour le compliment !

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  4. J’ai lu Tanguy, il y a plusieurs décennies… Il me semble me rappeler que la mère n’y était évoquée qu’en filigrane, le récit étant axé sur l’enfant puis le jeune homme qui se construisait cahin-caha…

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