Un colosse, Pascal Dessaint

https___cdn.evbuc.com_images_58481101_242431171650_1_originalLe colosse est Jean Pierre Mazas, un paysan taiseux, dur à la tache, métayer exploité comme tous les autres par le maître du domaine, celui qui possède le château surplombant le petit village de Montastruc, pas loin de Toulouse. De sa vie, on n’en aurait rien su si il n’avait été un géant, mesurant plus de deux mètres et avec une corpulence telle qu’il soulève les sacs de farine de 100 kilos, un sous chaque bras, ce qui lui vaut la reconnaissance du meunier, et du limonadier aussi, pour les tonneaux débarqués de la charrette. Un bon gars, qui pourrait faire le travail de tous, dit-on de lui. On le regarde quand même un peu en dessous … 

Dans le monde restreint de la paysannerie du Sud Ouest, en cette seconde moitié du XIXème siècle où commence l’exode rural et perdure la misère et où le temps ne s’écoule que lentement, comme il s’est toujours écoulé, la taille de Jean Pierre fait de lui quelque chose entre la curiosité locale et le phénomène. Une anomalie, malgré tout respectée pour sa force placide. C’est le moulage de son pied, conservé dans un musée du vieux Toulouse qui a donné l’idée à l’auteur de se faire enquêteur biographe, de sortir de son genre habituel, le polar, le noir. Il n’en reste pas moins que cette reconstitution a quelque chose à voir avec l’obscur, car de ce destin, à la fois anonyme et étonnant,  l’auteur tâtonne à reconstituer les étapes d’une ascension et d’une déchéance dont on ne sait finalement pas grand chose. Un peu comme une légende qui s’est éloignée de ses sources, que l’écrivain tente de renouer avec la réalité d’un monde disparu, celui des foires, des spectacles de lutte, dont Jean Pierre est une vedette, dans son village et même dans les grandes salles de Toulouse. Les affiches, les placards dans les journaux de l’époque gardent la mémoire des exploits de cet âge d’or du muscle, des combats et défis décrits comme homériques. On n’hésite pas à faire dans l’emphase, et à convoquer Antée pour annoncer la revanche sur le colosse, quasi invincible. Il semblerait cependant que Jean Pierre ne brille pas par sa technique, Il fait mordre la poussière à ses adversaires en les enserrant, le beau style, les prises savantes, il ne connaît pas. D’ailleurs, il est illettré, ne parle que son patois. Sa gloire éphémère se dilue ensuite, et se termine loin des siens, dans une chaotique errance entre femmes à barbe et frères siamois. 

C’est aussi l’époque des hommes vapeur, qui tentent de courir aussi vite que les locomotives, la fin du second empire, les lois de la troisième république, l’auteur met ces marqueurs en place le long de la relation de l’itinéraire singulier de Jean Pierre, perdu dans un monde trop vaste pour qu’il joue un rôle autre qu’insignifiant. Le positivisme médical en fera un cas de gigantisme presque par hasard. Un cas étudié par Edouard Glissant ( le professeur qui servira de modèle au docteur du Boulbon dans La Recherche …) une infime trace du progrès en marche dont le géant affaissé n’apercevra que la silhouette de la Tour Eiffel. 

Tel est le projet de l’auteur, mettre en parallèle le vaste monde qui bouge et la particule obscure. L’équilibre est tenu mais frustrant : le choix de la sobriété historique, les ellipses des archives, laissent à l’histoire de ce géant d’argile un goût d’ébauche. J’avoue que j’aurais aimé plus de libertés romanesques (même si l’auteur dit qu’il en a pris quand même face au manque de matière tangible), mais sans doute est-ce par trop grande curiosité que je reste sur ma faim. 

18 commentaires sur “Un colosse, Pascal Dessaint

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    1. Tente le ! C’est surtout que j’adore Dessaint, alors je me suis dit qu’il allait faire un truc génial ! Un truc bien noir avec plein d’humour caustique dedans … Mais ce n’est pas son but. Il le dit, il prévient …

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    1. Un peu, mais il me tentait trop ! Pas pu résister, et je ne regrette pas vraiment en fait. Dessaint assume les lacunes de son sujet, et même, plus j’y pense, en joue …

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    1. Et oui, tu me comprends bien, on a souvent les mêmes tentations …. Je suis en train de lire un de tes conseils, d’ailleurs … un pavé … Francis Rissin ! Je me régale !

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      1. Effectivement, un testament que j’avais bien aimé, même si les trois livres de Dina m’avaient davantage emportée Et se croise encore, car hier, au hasard d’une petite librairie croisée pendant une visite de village, j’ai acheté L’arbre monde de Powers !

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      2. Ah, j’en ai une frousse terrible de celui-là… je me sens toujours pas prête, d’autant plus que j’ai récemment lu un avis mitigé, qui en confirmait d’autres. J’ai aussi Opération âme errante dans ma bibli, je commencerai peut-être par celui-là (et il faut que tu lises Le temps où nous chantions !!)..

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      3. Mince ! J’étais persuadée que tu recommandais L’arbre monde … Et non, c’est bien le temps où nous chantions … Tu me fais hésiter du coup, je comptais le lire pour le challenge pavé de l’été, entre autres titres….
        Tu verras que ma publication d’aujourd’hui est encore une de tes recommandations !

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  1. Je ne suis pas très tentée par le sujet et puis je n’en ai lu que deux de Dessaint, j’ai largement de quoi me mettre sous la dent 😉

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    1. Il est vrai qu’il publie très régulièrement, et tant mieux ! Dans les récents en polar, j’avais bien aimé Tu ne verras plus. Mais de plus anciens sont excellents comme ceux avec Emile, un personnage noir et drôle, dans La vie n’est pas une punition et Et A trop courber l’échine, si mes souvenirs sont exacts.

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  2. J’ai plus envie d’un récit construit, étoffé au niveau de la personnalité du héros. J’ai l’impression qu’ici je resterai sur ma faim aussi !

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    1. Il est vrai que la personnalité du héros fait plus sujet d’hypothèses que de réponses. Dessaint explique que c’est un choix qu’il a fait, et pourquoi pas … Mais j’ai quand même été un peu frustrée …

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