Le château, Edward Carey

le-chateau-edward-careyIl s’agit du premier tome des Ferrailleurs, saga familiale à la sauce steampunk, qui se déroule au cœur d’une déchetterie fantastique et cauchemardesque, sur laquelle règne depuis des générations, la famille Ferrayor dont les membres sont aussi multiples que le château qu’ils habitent est tentaculaire. Tentaculaire et branlant. Composite et en décomposition.

La décharge s’étend à perte de vue autour d’une architecture hérissée de tours, minée par les souterrains, labyrinthes d’escaliers, de chausse trappes, de monte plats et autres greniers à chauve souris où une mouette peut aussi faire irruption … La lignée des Ferrayor est puissante, figée dans des traditions séculaires et immuables auxquelles nul d’entre eux ne peut se soustraire ni déroger, toute la vie de ses membres est conditionnée notamment par leur objet de naissance, et surveillée par les oncles, tantes et le grand père dont le train souterrain fait entendre  ses grincements sonores dans toute la demeure, deux fois par jour. Mais au moment où le roman commence, la poussière gagne du terrain et les rouages familiaux se grippent insidieusement … La faute à deux grains de poussière : le jeune Clod Ferrayor, Ferrayor du haut et Lucy Pennant, Ferrayor du bas par erreur.

Clod possède un don singulier, qui est particulièrement envahissant et qui provoque de la part des autres membres de sa famille méfiance et agacement. Il entend parler les objets de naissance, ou plutôt il les entend dire un nom et un prénom, autre que celui de leur propriétaire. Un objet de naissance est en effet attribué à chaque Ferrayor par la grand mère. Ils sont hétéroclites, plus ou moins pratiques à porter ou à soulever et n’ont aucune fonction utilitaire, les Ferrayor ne s’en servent pas et parfois même les subissent. On ne peut les quitter, on doit toujours les avoir à portée de main, les voir ou les montrer et un sujet de gêne, un geste impudique. L’objet et son propriétaire entretiennent des relations complexes, l’objet définit une part de l’identité, de leur destin, de leur fonction au sein de la famille. Ainsi, Clod est relié à une bonde de baignoire, ce dont il est assez fier parce qu’une bonde, c’est utile, ça retient l’eau ou la laisse s’échapper. En plus, elle est universelle, elle s’adapte à n’importe quel trou. En outre, elle est peu encombrante, pas comme la corde à nœud coulant que l’oncle Simpson doit tirer derrière lui ou le manteau de cheminée en marbre de la grand mère, objet qui la condamne à passer son existence dans la même pièce : sa vie entière étant liée aux deux vestales qui l’ornent, impassibles devant les accès de fureur de la vieille dame. Car la violence, l’agressivité, l’arrogance règnent chez les Ferrayor. La grand mère, par la désignation des objets, agit comme une sorte de démurge tapi dans l’ombre, le grand père détient les secrets des aller retour entre le château et un Londres mythique d’où la famille tire sa richesse et sa puissance, tout en étant encrassée, reléguée dans la saleté et les miasmes du dépotoir mouvant dont les vagues menacent de plus en plus la mosaïque branlante du château.

Le second grain de poussière est beaucoup insignifiant. Lucy , orpheline, a été désignée par erreur pour rejoindre les Ferrayor d’en bas, c’est-à-dire les domestiques, qui doivent rester anonymes et invisibles, dans les soutes du système despotique et inhumain qui cloisonne les habitants dans une stricte hiérarchie … Mais Lucy ne veut pas se perdre …

Les failles commencent à s’ouvrir et les secrets à murmurer le jour où Tante Rosamond perd son objet de naissance, une poignée de porte redoutée car elle s’en servait surtout comme une matraque, et qui répondait au doux nom d’Alice Higgs. Sauf que Clod, ne l’entend plus, nul part dans le château, malgré la traque qui se met en branle. Premier acte d’une série de catastrophes qui vont fragiliser la mécanique bien huilée de cet univers jusque là établi de main de maître et de fer, sur les ordures et les hommes qui s’y perdent,  car l’ordre séculaire est cruel à ceux qui font un pas de côté. Que ce soit en haut ou en bas. Lucy, en refusant la soumission et l’anonymat, croise le chemin de Clod, qui se laisse tenter par cette petite figure qui émet un éclat différent. Le récit se construit en alternance par leur deux voix, et celle de Clod, en bonne petite bonde, laisse peu à peu s’écouler les secrets dont le goutte à goutte mine les remparts de silence et d’ordure …

Ce titre, je l’ai découvert chez Ingammic, qui avait piqué ma curiosité pour ces personnages à la Tim Burton et ce cloaque, monstre de Lerne victorien et gothique. Merci pour cette découverte, qui m’a déroutée au départ, puis je me suis laissée prendre à sa fantaisie décalée.

Une nouvelle participation à A year in England

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9 commentaires sur “Le château, Edward Carey

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  1. Je me suis procurée la trilogie il y a très peu, sans savoir si le premier tome allait me plaire 🙂 mais la couverture est si tentante… J’ai découvert cet auteur avec son dernier titre « Petite », que je n’ai pas encore lu d’ailleurs… Je pense que cela devrait me plaire, ton avis me conforte dans cette idée. Bon week-end !

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    1. Je n’ai pas acheté la trilogie, je voulais d’abord savoir si cette atmosphère singulière allait me plaire. Et finalement, c’est oui. Par contre, pour découvrir d’autres titres de cet auteur, je vais attendre un peu !
      N’hésite pas à lire les notes d’Ingannmic !

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    1. Un peu étrange en effet … mais on se prend assez vite au jeu en fait. Un peu comme pour la lecture Watership Down. Même si l’atmosphère n’a rien à voir, cette comparaison s’est imposée à moi pendant la lecture. Il faut accepter de se laisser embarquer dans une autre dimension.

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  2. Un très bon souvenir de lecture. J’imagine que tu vas continuer ? Le 2e m’avait paru un peu poussif au départ, puis ça s’est arrangé par la suite, et j’avais beaucoup aimé le 3e. Et « L’observatoire », de cet auteur, est très bon aussi, dans la même veine (peut-être un peu moins « fantasy », mais tout aussi barré !).

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    1. Je compte bien continuer en effet. Mais tu m’inquiètes pour le deuxième … J’ai déjà eu un peu de mal à rentrer dans ce premier tome … Ton avis m’a quand même incité à m’accrocher et finalement Clod et Lucy sont trop mignons pour qu’on les laisse en route. J’imagine qu’on les retrouve dans les suivants ?

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  3. Oui, on les y retrouve, et la suite vaut quand même le coup, car on y rencontre de nouveaux personnages remarquables. C’est juste qu’au début du tome II, on a l’impression que l’auteur peine un peu à se renouveler, et puis cela s’arrange par la suite.

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