L’audacieux monsieur Swift, John Boyne

most-prestigious-literary-awards-in-worldMachiavel littéraire, Maurice Swift prend dans les filets de sa beauté insolente des proies dont il va sucer la moëlle jusqu’à l’os pour satisfaire son ambition, devenir un grand écrivain ( comprendre un écrivain reconnu et adulé des médias, appartenant à la jet set) et ceci à n’importe quel prix ;  son corps, son charme, sa sensualité contre l’âme des histoires des autres. En effet, si Maurice sait manier les armes de la séduction et des mots, il n’a aucun pouvoir d’imagination, alors, il vole, d’abord des souvenirs, puis des vies entières.

Maurice est serveur dans un hôtel berlinois. C’est là qu’il va faire sa première pêche au gros en la personne d’Erich Ackermann, un vieil homme, écrivain de l’ombre depuis 35 ans et qui vient juste de tomber en pleine lumière avec son roman « Effroi », qui après avoir obtenu LE PRIX, rencontre un grand succès international. La vie jusqu’ici casanière de cet auteur qui n’avait connu que des succès d’estime, discret professeur à l’université de Cambridge, s’en trouve bouleversée par des séries de conférences, de lectures et de table rondes, dont l’une le ramène en Allemagne, et dans les filets de Maurice au passage.

Erich a 66 ans, nous sommes en 1988. A 16 ans, allemand, il a donc fait partie des Jeunesse hitlériennes et a levé le bras comme les autres. Il a fait la guerre, dans l’administration, avant de s’exiler en 1946 en Angleterre où petit à petit les serments de jeunesse d’allégeance au Führer ont été oubliés. Mais ce n’est pas ce passé, plus ou moins collectif, que Maurice va arracher au viel homme, par brides, jouant sur sa frustration d’homosexuel solitaire, même si c’est volontairement que l’écrivain a renoncé à toute idylle. Assumant difficilement son nouveau statut de célébrité, irrépressiblement attiré par l’aimant Maurice, il en fait son secrétaire, devient Pygmalion malgré lui, et première victime de l’audacieux monsieur Swift, qui lui presse les vers du nez comme un citron bien mûr, avant de passer à autre chose …

Dès ce premier chapitre, le roman s’avère redoutable, le narrateur étant Erdrich, Maurice nous reste mystérieux et inaccessible, comme pour lui même. La suite de l’itinéraire de cet ambitieux sans scrupule nous est livré par étapes, à la lumière des narrateurs suivants, laissant dans l’ombre des ellipses, les agissements inavouables du personnage dont on ne peut que supputer les contours, que la partie émergée de l’iceberg esquisse.

Le jeune auteur est ainsi éclairé par la version de Gore, démurge de l’édition qui prend la mesure de sa duplicité dans sa retraite, dominant la mer tyrrhenienne et fin connaisseur des entourloupes de l’ambition qui régit le panier de crabes des prix. Si lui n’est pas dupe, ce ne sera pas le cas d’un autre auteur vieillissant dont le succès, bâti à coup de romans mettant en scène une homosexualité érotique, il passe du statut de dominant à celle de jouet que l’on jette … La liste des proies ne faisant que commencer, car Maurice n’est pas le seul serpent du panier de crabes, sa route vers la médiatisation littéraire, les paillettes des prix. Il doit continuer à jouer des coudes pour rester dans la course, et malheur aux naïfs et naïves qui comptent sur leur seul travail pour nourrir la machine du succès.

C’est donc un roman palpitant, drôle, intelligent qui pose, mine de rien, une réflexion sur la propriété littéraire et la légitimité de la sincérité dans l’entreprise de l’écriture. Les facilités et connivences … Voilà qui peut aussi faire écho, en ces temps de rentrée littéraire, sur les incontournables médiatiques, consoeurs et confrères des plateaux d’où on nous abreuve, via les médias, d’étalages intimes et/ou de plongées scabreuses dans des intimités douteuses. Maurice, au moins, ne fait que dans le cynisme, et ne tire pas son épingle du jeu par une autofiction apitoyée.

16 commentaires sur “L’audacieux monsieur Swift, John Boyne

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  1. J’ai adoré ce roman pour toutes les raisons énoncées dans le dernier paragraphe et pourtant sa couverture ne m’avait pas plu et je pensais qu’il s’agissait d’une romance…. Quel roman, quelle construction….. Du grand art et du règlement de compte 🙂

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    1. On est très loin de la romance, effectivement ! Je ne sais pas quelle couverture présentait ton exemplaire, mais la mienne m’a évoqué le film « Plein soleil » et finalement, il y a quelques points communs, dans la tension entre dominants et dominés … La construction du récit est pour beaucoup dans l’efficacité du roman, du grand art, comme tu le dis, et certains journalistes qui relaient la rentrée littéraire devraient lire ce roman ( et pas seulement eux, d’ailleurs !)

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      1. Le côté « beau gosse »sur la couverture m’avait fait croire qu’il s’agissait d’un contenu très en vogue depuis quelques temps et je ne connaissais pas du tout John Boyne à l’époque (détail que j’ai depuis rectifié)… Oui une leçon sur ce qu’est vraiment la littérature et de quoi elle se compose : écriture, construction, sujet….📖

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      2. Un beau gosse vénéneux à souhait, nous avons donc la même couverture … Je ne connais pas John Boyne, je le découvre avec ce titre. Tu as lu d’autres romans de lui ? Ils sont aussi bons ?

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      3. Je te recommande Les fureurs invisibles du cœur…. Magnifique. Il est définitivement entré dans la liste de mes auteurs favoris…. J’aime son regard sans complaisance porte sur notre monde et surtout sur son pays…. 😉

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  2. Nous aurions pu faire une lecture commune, d’autant plus qu’en réalisant récemment ne pas avoir lu d’auteur irlandais depuis longtemps, je me suis lancée dans un Donal Ryan.. Mais je me réjouis d’avoir encore à le lire finalement, vu ton enthousiasme !

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    1. Je crois bien que j’ai piqué cette idée de lecture dans une de tes listes de souhaits … Je ne sais plus trop mais j’avais en tête l’idée d’une lecture commune et puis comme j’avais un choix à faire pour partir en vacances pas trop chargée, il et venu avec moi ( avec un titre de Donald Ryan, d’ailleurs …). Je pense que tu vas adorer ce titre, l’humour est caustique, le personnage cynique, mais tu ne crains pas le vitriol !

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