Raison et sentiments, Jane Austen

unnamedLe sous titre de ce roman fut « les deux manières d’aimer », et une des traductions du titre fut aussi « Bon sens et sensibilité » : le programme de lecture est clair : l’amour, mais l’amour à l’époque victorienne, donc mariage et argent comme condition de réussite de l’amour … Du Jane Austen, quoi !

Les deux options sont incarnées par deux des soeurs Dashwood, arrachées avec leur mère et leur sœur cadette à leur domaine de Nordland Parc dans le Sussex, à cause de la mesquinerie de la gestion de l’héritage de leur père, qui aurait pu leur garantir une relative aisance et aurait de ce fait, réduit le rôle de l’argent dans la problématique amoureuse. Mais il n’en sera pas ainsi. Non pas du côté des jeunes filles, bien sûr, au dessus de toute basse pensée matérialiste, mais en filigrane dans les arrangements autour d’elles.

Le clan des femmes Dashwwod est donc dépossédé de leur confort romantique par le demi frère, John, mesquin, lâche, avec une élévation d’âme plus que moyenne, et qui fera bonne conscience à bon compte, en négligeant la promesse faite à son père mourant d’assurer le mieux que possible le confort matériel de sa belle mère et de ses demi sœurs. Ses faibles scrupules sont balayés, qui plus est, par les arguments mesquins de sa femme, Jenny ( la méchante, qui ne perd rien pour attendre …)

Ulcérée par tant d’inélégance de cœur, Madame Dashwood accepte l’hospitalité d’un vague cousin et s’installe avec ses filles dans un petit, mais ravissant, cottage où elles pourront se consacrer avec la hauteur de vue qui convient, aux paysages pittoresques du Devonshire et aux multiples activités nécessaires à leur condition, promenades, lectures, musique et peinture. Et savourer la compagnie de la micro société que constitue les proches de Sir John Middleton, le cousin riche propriétaire terrien, sa femme insipide, sa belle mère, fouineuse sentimentale, et son meilleur ami, le colonel Brandon, un cœur qui pourrait être à prendre s’il ne ne réfugiait dans une sourde tristesse … Dans cette société, rurale et cancanière, les affaires  d’Elinor, l’ainée des filles et de Margaret, la seconde, sont autant de secrets que l’on scrute et interprète, alors qu’elles mêmes se perdent parfois dans leur flot de conscience contradictoire. On est bien installé, dans le salon, en cette bonne compagnie où les longues tergiversations, supputations, et autres observations tortueuses sont toujours aussi délicieuses à décrypter.

Mais que faut-il décrypter ? Les amours d’Elinor, la raisonnable, la pondérée, le bon sens, avec le pâle, réservé, voire timoré Edward, le frère de la méchante Fanny, dont on se doute bien qu’elle et sa famille ont d’autres vues pour leur frère que le modeste revenu de l’aînée des Dashwood. D’ailleurs Edward a également une opposition dans la place en la personne de la jeune sœur, Margaret, la bouillonnante, l’emportée, l’exaltée, la romantique, Margaret qui ne comprend absolument pas comment on peut aimer avec autant de froideur et de lucidité. Il faut dire aussi qu’Edward n’y met pas vraiment du sien et tarde à répondre à l’invitation de madame Dashwood dans leur nouveau cottage. On comprendra bien sûr par la suite, quel sombre secret le retenait loin de sa secrète dulcinée … Quant au prince charmant de Margaret, il surgit d’un détour de chemin, la sauve d’un grand danger ( elle s’est légèrement foulé la cheville) ce qui lui permet d’emporter aussitôt son cœur dans la foulée ardente. M. Willoughby est un gentleman à la mesure du pittoresque attendu de la jeune fille qui brûle aussitôt d’une flamme enflammée et perd quelque peu, selon sa raisonnable sœur, le sens des convenances, ce qui est réciproque et donc dangereux … 

Et voilà, la valse des sentiments peut ouvrir le bal du tango des intrigues , entre sentiments, raison, apparences et secrets, conventions et cancans de la bonne société. Dans le Devonshire d’abord, puis à Londres, on s’invite, on suppute, on se visite, on se désespère d’un silence, d’une lettre qui n’arrive pas, on décortique autour de thés et de parties de cartes, on se déchire sans en rien laisser voir … ( du moins pour Elinor, Margaret étant plus démonstrative, voire dans l’excès de larmes …) 

La patte ironique de Jane Austen brosse des scènes savoureuses de civilités mordantes, d’emportements de haute moralité, on s’amuse bien dans ce roman pétillant même si Elinor n’a pas le piquant d’Elisabeth et qu’aucun des prétendants n’arrivent à la cheville de la cinglante élégance de Darçy 

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18 commentaires sur “Raison et sentiments, Jane Austen

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  1. Ah, la fameuse Austen ! Mon unique essai avec Mansfield Park s’est soldé par un abandon (et pourtant c’était une lecture commune, j’ai donc vraiment essayé de persévérer…), et m’a dissuadée de revenir vers cette auteure qui, je crois, n’est pas pour moi..

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    1. J’adore Jane Austen mais j’avoue que sur Mansfield park, j’ai vraiment peiné (je n’ai d’ailleurs pas eu le courage de faire un billet). J’avais l’impression que les intrigues amoureuses tournaient en rond … Dans les autres titres, pourtant, je me régale de ses analyses des sentiments. Va comprendre !

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  2. Aaaah Raison et sentiments ! J’ai d’abord vu le film avec Emma Thomson et Hugh Grant mais le roman st savoureux, tout comme Orgueil et préjugés. Il faudrait que je continue la découverte des autres romans de Jane Austen…

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    1. J’ai quand même toujours une préférence pour Orgueil et préjugés ( en roman). J’ai aussi vu le film un nombre considérable de fois, c’est comme un film doudou … Je vais voir si je trouve l’adaptation de Raison et sentiments, cela peut être aussi un délicieux moment.

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  3. Une auteure que j’ai prévu de relire dans l’ordre d’écriture des ses romans… Je suis une inconditionnelle pour la finesse de ses analyses, son ton ironique et sans complaisance sur de nombreux thèmes à tel point que j’ai également plusieurs DVD des adaptations cinématographiques…. Je ne m’en lasse pas 🙂

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    1. Je me ferai peut-être une relecture dans quelques temps, vu que je n’ai plus de titres de Jane Austen à découvrir ! Je vais aller voir du côté d’autres plumes victoriennes en attendant, tant j’adore ces « vieilles anglaises » pince sans rire … Et puis, il me reste donc des films à voir.

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  4. Ah Jane Austen, une de mes autrices préférées découvertes tardivement. J’ai tout lu d’elle et vu les adaptations de R&S de la BBC et d’Ang Lee : très bien toutes les deux. Tu parles magnifiquement du livre et tu donnes envie de le (re)lire

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    1. J’ai redécouvert Jane Austen il n’y a pas si longtemps aussi, j’ai étalé la lecture de ses titres, mais voilà, c’est fini ! En tout cas, merci pour ton gentil commentaire et tes conseils.

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    1. Il va falloir que je me résigne à relire ( ce que je n’aime pas du tout faire en général), à moins de remplacer Austen par une auteure américaine dont l’ironie est aussi appréciable que cinglante, Edith Wharton.

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