Là où la caravane passe, Céline Laurens

a8049114d6cd9a67ff42038bb254d94eLoin de la réalité sordide de la communauté des gens du voyage, ceux que l’on peut voir coincés sur des parkings entre une rocade et des panneaux publicitaires, à l’entrée des villes, un clan d’irréductibles rêveurs de vent, tente de se raccrocher aux légendes qu’ils se racontent. Comme chaque année, le clan des paumistes, dont les membres ont encore un air de flamenco, viennent de la région de Montpellier pour s’installer à Lourdes pendant les dernières semaines du mois d’aout pour participer à leur pèlerinage et à leur procession bigarrée aux allures de folklore gitan. Ils stationnent en bordure de ville, avec les autres, les Ferrailleurs, les chasseurs de nuages, spécialisés en pose de panneaux solaires. Les paumistes, eux, c’est la peinture et le bâtiment, et c’est en recherchant dans un village environnant, les petits boulots qu’on veut bien leur confier que le narrateur et son acolyte, Miguel, rencontrent une jeune fille plate comme une limande, (selon le narrateur, la générosité du buste féminin est une marque essentielle de celle du cœurs), et un des fils du récit est noué.

De cet été là, raconté vingt ans après, le narrateur fait un tableau frétillant de personnages loufoques, et pourtant, cet été là fut celui où la petite Sara, la perle du clan, portait les plats communs dans sa robe à volants et où l’étranger leur a demandé l’hospitalité, un grand maigre, à l’allure de corbeau malgré la tignasse blonde. Il sera, malgré tout, accueilli dans la tablée alors que la Grande Dora, celle qui donne les surnoms de naissance rien qu’en regardant le nouveau né, raconte la légende des fils du vent, celle de Godur et d’Ormunda, et les drames sanglants que le goût de la possession engendre.

Il y a du drame dans l’air, mais on ne le voit pas venir tant les personnages et leurs mésaventures tanguent entre méfaits drolatiques,  folie douce et sont baignés d’une nostalgie qui ne fait même pas pleurer … Au temps où de plus en plus de voyageurs se sédentarisent et perdent leur âme, les paumistes se gardent une liberté, de plus en plus surveillée, que le narrateur évoque avec un humour distancié. Il raconte les combines, les attrape touristes du truculent Pépino, qui se prend pour un businessman, toujours rattrapé par les gendarmes, et des histoires de voleurs de poules dans le monde des marchands du temple de l’église catholique, ou d’esprits qui ont chaviré vers un désordre loufoque, comme celui de Don Diego, ancien comptable obsessionnel collectionnant des courges dans sa caravane, pour les sauver de l’abandon … Et la bête noire du clan, Livio, à qui Dora n’a pas voulu donner de surnom et qu’on appelle la murène, rongé par l’envie, la rancœur, cruel, lâche, l’envers du décor qui tombe comme un couperet sur les rêves fragiles de flamenco.

L’identité gitane, celle des légendes, des guitares, de la fraternité a nettement du plomb dans l’aile. Le narrateur, si il s’y accroche encore, n’en est pas dupe, elle est racontée comme un fantasme, une parenthèse qui devra être refermée. Mais le récit passe à travers ce désespoir avec une verve de funambulisme, une ironie, une autodérision finalement jubilatoire.

10 commentaires sur “Là où la caravane passe, Céline Laurens

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    1. Je pense qu’il y a une part d’idéalisation dans le monde gitan évoqué, mais elle est assumée donc c’est plutôt agréable de se laisser prendre par ces évocations entre légendes et réalités.

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    1. Il est léger, les personnages sont vraiment bien croqués et hors du temps, c’est certain ! Mais oui, on passe du sourire au drame, même si celui-ci est enrobé d’une certaine pudeur …

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    1. Pour avoir travaillé quelques années auprès des gens du voyage, je confirme que les normes et les coutumes ne sont pas toujours faciles à appréhender … Ce roman les évoque avec des personnages haut en couleur et terriblement sympathiques, avec un parfum de légendes anachroniques.

      Aimé par 1 personne

    1. Merci pour le compliment ! Ce roman est effectivement très agréable à lire ! Je n’en ai pas fait un coup de coeur malgré tout, parce qu’il m’a semblé un peu déconnecté de la réalité de cette communauté, bien moins ancrée dans le légendaire que celle évoquée ici. Mais c’est aussi ce qui rend cette lecture si drolatique …

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