Le sourire étrusque, José Louis Sampedro

800px-Michelangelo_pietà_rondaniniLe vieux est calabrais, de la Calabre des montagnes. Son village de Roccasera, il y est né, il y est un homme respecté. Il en traverse la place du bon côté, avec le panache de celui qui a l’âme droite. De l’autre côté, il y a l’ennemi, qui a l’âme corrompue, le Cantanotte, infirme, cloué dans un fauteuil, mais pas encore mort. Et le vieux, il tient à son ultime défi, ne pas mourir avant que l’autre ne soit mis en terre. La rancune date, la vengeance se doit d’être menée jusqu’au bout, même si en des temps plus anciens, le vieux a déjà défloré la nièce de l’ennemi et a coupé la queue de son meilleur chien de chasse.

Et le temps lui est compté à lui aussi, le vieux. La rusca le ronge, il a beau tenté de calmer la bestiole, le cancer le ronge, comme un furet logé dans le bas du ventre. Aussi, c’est pour tenir plus longtemps que l’autre que le vieux accepte de se laisser conduire à Milan, chez son fils et sa belle fille, il y fera semblant de suivre un traitement, juste assez pour gagner la bataille de l’honneur. Le nord, pour l’homme calabrais qu’est Salvatore, ce n’est pas un pays d’hommes, ils ne savent pas jouir de la montagne, des femmes et des montagnes, ils ne savent pas le goût âpre des vraies choses, les fromages qui embaument la chèvre, les olives grasses et les rasades de vin épais. Milan est peuplé de faibles, qui s’agitent en surface, vivant dans la crainte puérile d’arriver en retard au bureau. Muni de sa couverture, de son couteau, de sa ruse et de sa totale mauvaise foi, le vieux débarque dans l’appartement aseptisé de son fils Renato et de sa femme Andréa, à peine une femme pour le vieux. Elle a la poitrine plate et parle l’italien de la télévision. Et elle achète du panetto.

C’est par surprise que le coeur du vieux est pris d’assaut et conquis dans la seconde : son petit fils, il a treize mois, et a été nommé Bruno, par hasard, mais il se trouve que c’était le surnom de partisan de Salvatore. Un partisan irréductible que l’amour pour son petit fils réveille en lui. Il a eu trois enfants mais c’est Bruno qui lui ouvre les yeux sur ce qu’il n’avait jamais regardé, la tendresse. Le vieux rentre alors en guerre contre l’éducation de l’enfant, à sa façon, comme il a vaincu les allemands, embusqué mais sans concession. Le combat de l’infusion de châtaigne arrosée d’eau de vie de mures contre les petits pots à la viande. Il se fait saint Christophe, un saint peu catholique pour un petit agneau dont il compte bien faire un homme, dans le peu de temps qu’il lui est imparti.
Et puis, Salvatore, dans ce Milan qu’il déteste, fait d’autres rencontres, une veuve moelleuse, un jeune homme qui ne savait pas tailler les arbres, et petit à petit il s’abandonne à des sentiments inconnus, qui le dérangent et décalent un peu sa vision du monde. A l’image du sarcophage d’un couple étrusque, qui avait aux lèvres le sourire jamais éteint ou de la pieta de Michel Ange, celle qui devait être sur le  tombeau de l’artiste, et qu’il n’a pas eu le temps d’achever lui non plus, mais où, cette fois, c’est une Marie combattante qui se dégage du marbre.

Même si pour moi, le récit joue un peu trop sur les ressorts de la pensée magique, le vieux, ses clichés, ses préjugés, son immoralité, forment une belle figure littéraire et en plus, il est finalement assez drôle et touchant, comme un hérisson.

18 commentaires sur “Le sourire étrusque, José Louis Sampedro

Ajouter un commentaire

    1. Le vieux est assez insupportable, mais en même temps, ses « attaques » sont assez drôles, et puis, dès fois, il n’a pas tout à fait tort …. Surtout en ce qui concerne l’éducation aseptisée de son petit fils ! Sans aller jusque défendre l’usage de l’eau de vin de mures, évidemment !

      Aimé par 1 personne

  1. J’avais adoré ce roman je le relirai volontiers pour le mettre sur Luocine
    PS
    je te signale qu’e j’ai vu deux coquilles dans ton billet
    « le vieux lui a déjà défloré sa nièce à l’ennemi »
    ou tu m’expliques car je ne comprends pas cette phrase
    et tu as oublié le « b » de belle fille
    « sa elle fille »
    j’espère ne pas t’ennuyer en faisant cette remarque , moi j’aimerai qu’on me le dise c’est pourquoi je me le permets.

    J’aime

    1. Merci Luocine, j’ai beau relire mes textes avant de publier, il arrive qu’il reste des fautes. Tu fais fort bien de me le signaler !
      Et oui, c’est un roman très touchant, très tendre finalement.

      J’aime

  2. Tiens, j’ai hésité à l’embarquer lors d’un passage récent en bouquinerie, mais je ne retiens plus que les coups de cœur, mes étagères débordent à nouveau déjà, malgré le tri fait l’an dernier à l’occasion de mon déménagement..

    J’aime

    1. C’était un coup de coeur pour l’amie qui m’a prêté ce titre, pas tout à fait pour moi, mais j’ai la dent dure … Il m’a manqué un peu de tension dans le récit, un peu de noirceur, on ne se refait pas.
      Avec le mois Amérique du sud, tes étagères devraient quand même se vider un peu … pour faire de la place aux nouvelles envies ^-^

      J’aime

  3. je crois que j’ai compris toute seule la phrase,
    le vieux a défloré la nièce de l’ennemi , C’est ça ?
    et oralement je crois entendre
    « le vieux a défloré sa nièce, à l’ennemi.

    J’aime

  4. Me voilà fort curieuse… Les vieux, ça m’intéresse! Je ne crains qu’une chose: l’excès de bons sentiments. J’ai pu lire quelques citations (souvent hors contexte) ici et là et je me questionne…

    J’aime

    1. Je n’ai pas trouvé qu’il y avait excès de bons sentiments. C’est vrai que le vieux s’attendrit un peu au fur et à mesure de ses rencontres, mais il reste fidèle à ses rancunes !

      J’aime

    1. C’est un titre dont je n’avais pas entendu parler avant qu’une amie me le prête. Visiblement, il a été pas mal lu. Le hasard te le mettra peut-être entre les mains ? Et même si ce n’est pas un coup de coeur, c’est une lecture agréable et amusante, la Rusca du vieux ne lui plombe pas les ailes.

      J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Un Site WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :