Avant la longue flamme rouge, Guillaume Sire

10234Phnom Penh sait lire les présages, et les éclairs qui parcourent la queue de la comète, le crocodile blanc de cinq mètres qui parcourt les eaux du Mékong et qui n’a fait qu’une bouchée d’un bateau, sont des signes qui ne trompent pas : le règne de Norodom Sihanouk, le prince du Cambodge, est bel et bien terminé. La République a été proclamée par le général Lon Nol, enfermé dans son palais avec ses astrologues, mais c’est le chaos qui règne. Les Kmers rouges sont descendus de la montagne, les réfugiés des campagnes affluent sur la ville, alors que les dénonciations font de tout habitant un suspect, les disparitions, les arrestations visent ceux qui auraient des origines étrangères. La haine a ouvert son royaume.

Saravouth a onze ans, sa sœur, Dara, seulement neuf. Depuis qu’il a cinq ans, la mère des enfants, Phasalie, leur a offert un tout autre royaume, celui de ses livres qui tapissent l’appartement et qui est son monde à elle. Professeur de littérature française, son chantra est un vers de René Char :  » Il faut trembler pour grandir ». Vichéa, le père, travaille à la chambre d’agriculture. Il est chargé de gérer les litiges entre les paysans au sujet d’une ligne de partage, d’une récolte. Les temps sont troubles, les lignes de partage entre le bien et le mal, aussi. Mais, intègre et aimant, lorsqu’il tourne le soir la clef de l’appartement, le bruit de la serrure remet le cours des choses à sa place. La famille semble protégée des vicissitudes du temps.

Le premier livre sans images qui a ouvert la brèche imaginaire du jeune garçon commençait par « Il était une fois un château fort » .. Saravouth  le reconstruit à sa façon, c’est le premier bâtiment du « royaume intérieur » à l’architecture hétéroclite. Il en étend le paysage, ajoute un temple bouddhiste, une mission coloniale, il peuple sa géographie animalière mêlant coquecigrues et bananes girafes aux buffles paisibles … Le royaume syncrétise l’univers enfantin, le Cambodge, et les lectures de l’Odyssée, puis l’épopée de Peter Pan. L’enfant le modèle à sa guise, y plonge quand l’univers extérieur le dérange. Il y invite sa petite sœur qui s’y égare, elle ne retient pas les chemins et les plans. Elle est trop légère et préfère habiter la vie en cuisinant, avec Mahom, la jeune fille qui vient aider à la maison. Elles cueillent tamarins, liserons d’eau, fleurs larges et roses des banhinas, qui se métamorphosent en beignets et soupes odorantes.

La famille est catholique et brusquement, les catholiques sont considérés comme des traîtres. De pastel, les coloris du récit deviennent sombres, striés du rouge de la guerre et du sang. Le royaume intérieur de Saravouth ne peut submerger l’empire extérieur pour protéger sa famille de la réalité. C’est Peter Pan au pays des Kmers rouges. La bascule est soudaine, radicale et le parcours du jeune garçon n’a rien d’un jeu de piste, les pions sont des cadavres. Le récit a une force quasi incantatoire, la féérie côtoie la barbarie sans temps morts. dans l’épopée de l’impossible retour au royaume d’avant.

Inspiré d’une histoire vraie, on peut voir le double de Saravouth dans un court métrage, Odysseus Gambit.

Challenge petit bac, première ligne, catégorie couleur

Petit bac 2022

28 commentaires sur “Avant la longue flamme rouge, Guillaume Sire

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  1. A lire la chronique a remonté en moi le souvenir d’une lecture riche en émotions et j’avais poursuivi d’ailleurs en regardant dans un doc sur internet le visage de Savarouth aux Etats-Unis jouant aux échecs dans la rue mais sachant ce que cachait ce merveilleux sourire 🙂

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    1. J’ai fait la même chose, j’ai aussitôt regardé la vidéo, voulant prolonger encore un peu le voyage avec ce personnage. La photo que j’ai choisie pour illustrer l’article en est extraite.
      Je compte bien aussi retrouver Guillaume Sire avec un autre roman. Celui ci m’a bluffée !

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      1. Il est vrai que dans ce roman, le réel te happe complétement ! Mais peut-être parce qu’il arrive aussi en total contrepoint avec la force de l’imaginaire de l’enfant … En tout cas, j’ai parcouru les résumés des autres romans de cet auteur, et ils me font tous envie !

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    1. C’est un roman magnifique, mais sur l’épopée du personnage, je ne pouvais pas trop en dire … Disons que l’on passe d’un royaume magique à une réalité d’une violence brutale, Savarouth est projeté dans la guerre, dans la solitude mais il est lourdement armé d’un imaginaire qui guide sa quête. Il cherche à revenir dans sa ville, retrouver les siens malgré la violence qui fait rage. Il est « animé » d’un souffle sans faille !

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  2. Ton billet est très tentant. Je n’ai guère lu sur le Cambodge. Tellement vu dans les actualités à une époque que j’ai plutôt évité. Il serait peut-être temps d’y retourner.

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    1. C’est vrai que j’ai collé l’étiquette roman historique à ce roman alors que la chute de Phmon Penh aux mains des Kmers rouges ne date que de 1975. Mais vraiment, le récit de l’odyssée de Savarouth te plonge dans un univers à la fois imprégné de beauté et de violence, ça vaut le voyage …

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    1. Un vrai grand coup de coeur, et pourtant, au départ, je n’étais pas vraiment emballée, la famille me semblait trop idéalisée, l’imaginaire du petit garçon un peu trop présent et gnan gnan … Mais quand la bascule se fait, j’ai compris que cet aspect féérique étant justement ce qui tenait la construction de son odyssée. Résultat, je l’ai lu presque en apnée !

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    1. J’ai peut-être trop insisté sur cet aspect qui est surtout présent au début, dans l’imaginaire du petit garçon. L’ensemble de son parcours par la suite est complément ancré et construit à partir d’éléments historiques. D’ailleurs on apprend à la fin que Saravouth a bel et bien existé. C’est un très beau livre, surtout si tu aimes lire sur le Cambodge, les paysages de ce pays sont très fortement évoqués.

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    1. Tu parles d’uppercut dans ton article, ce n’est pas loin de ce que j’ai ressenti aussi, même si je trouve qu’il arrive presque en douceur … Et la scène sur le fleuve du bateau qui dérive, entre les feux des deux forces combattantes, est extrêmement forte. Il y avait des images d’Apocalypse Now qui me revenaient en tête.

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    1. Je ne savais pas que c’était son premier roman ! En tout cas, oui, il y a beaucoup d’avis enthousiastes, j’espère que le tien le sera aussi. Et puis maintenant, je vais lire les autres titres de cet auteur. On verra si il devient « chouchou ».

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    1. Je viens de le découvrir, et ce roman donne vraiment envie de continuer la découverte. Je vois que tu es aussi conquise par un autre auteur que j’ai découvert également récemment, Nicolas Mathieu et dont le premier roman que j’ai lu Aux animaux la guerre a été également un coup de coeur !

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