Cranford, Elizabeth Gaskell

OldDesignShop_VictorianGirlLargeBonnet2Les dames de Cranford forment une petite communauté dans une déjà petite communauté, celle d’un village anglais, où plus rien ne bruisse après 10.30. Les volets sont clos, abritant des sommeils des plus prudes. A la fin du XIX ème siècle, l’urbanisation et la révolution industrielle ont laissé Cranford dans sa douce monotonie. Rien ne s’y passe, ou presque, même si les dames ont fort à faire entre ragots et potins.

Miss Déborah Jenkyns donne le ton, exerçant sa tyrannie morale sur sa plus jeune sœur, miss Mattie, qui pour rien au monde ne tenterait d’y échapper. Avec miss Pole, miss Forrester et miss Jamieson, elles constitue le groupe d’amies dont la narratrice, Mary Smith, qui fait de fréquents séjours à Cranford, conte les micros aventures, d’un ton mi-ironique, mi tendre …

Elles sont insupportables et attachantes ces vieilles filles qui portent  la modestie et la pruderie au rang d’art de vivre, abordant des mises surannées, mais toujours tirées à quatre épingles; bonnets, capotes, parapluies, toute leur mise est modeste et démodée. Elles vivent de peu, dans leur univers parfaitement codifié, exclusivement féminin. La narratrice le souligne, dans les rues du village, on ne croise pas d’hommes, à croire que ceux-ci, à peine installés en ces lieux se refugient dans le vaste monde en se consacrant à leurs « affaires » …  Il y a bien un pasteur, un médecin, un ex-officier fort affable, un magicien ambulant fera même palpiter le quotidien de ces dames, un ex-amoureux aussi, un frère retrouvé, mais ils ne sont là qu’en filigrane, car la grande affaire de ces dames sont les petites anicroches des unes et des autres. C’est un monde où une discussion sur les mérites respectifs de la plume acide de Dickens et la prose plus décente du docteur Johnson peut mener à une froideur rancunière, un monde où sucer une orange n’est pas un acte possible à réaliser en public … On y noue cependant des amitiés fidèles autour de nouveaux points de crochets, les sujets sérieux sont inconvenants, on se reçoit sans cesse, jamais avant midi, jamais plus d’un quart d’heure, on fuit le vulgaire et l’ostentatoire, on est de bon ton, modeste, économe … Un rien cependant peu agiter ce microcosme, et ces dames alors papillonnent à toute vitesse, agitant bonnets et manches à gigots comme dans une basse cour sans coq.

Caricaturales, mais attachantes, guindées dans leurs terreurs ridicules, noyées dans une tasse de thé, ces dames auraient pu avoir une autre vie. Parfois la narratrice frôle des secrets, presque des regrets dans un soupir, un alanguissement passager, une soirée où de vieilles lettres laissent entrevoir une intimité que les convenances morales ont corsetée.

On s’y laisse prendre à cette lecture, si on aime les ambiances victoriennes à souhait  !

28 commentaires sur “Cranford, Elizabeth Gaskell

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  1. Mon unique expérience avortée avec Jane Austen m’a quelque peu échaudée… et ce que tu dis de ce titre ne me donne guère envie, même si ça a l’air très bien !
    Je préfère tenter Dickens, pour le coup, que je n’ai jamais lu : je viens d’ajouter « Les grandes espérances » à ma bibliothèque..

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    1. C’est drôle, Dickens ne m’a jamais tentée …. Et pour ce titre, effectivement, je ne crois pas qu’il puisse te plaire, ces dames sont très lisses et leur monde étriqué ne permet que des micros aventures.

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      1. Tout à fait, tout en retenue … Lorsque il apparaît que d’autres vies auraient été possibles, mais que rien ne pourra être « rattrapé ».

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    1. Je comptais lire Nord et sud, au départ, et puis, comme c’est un pavé, j’ai préféré lire ce titre d’abord, « pour voir’. dans mon édition, il y a un autre texte, Ma cousine Phillis, je vais en profiter pour continuer une autre plongée dans le monde de l’autrice.

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      1. J’ai vérifié, du coup, et j’ai vraiment tout lu … Et j’ai aimé tous les titres (même Persuation) , même si jamais aussi passionnément qu’Orgueil et préjugés ! Tu vas te régaler.

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  2. Je ne suis pourtant pas fa de l’époque victorienne, et pourtant j’ai beaucoup aimé Mary Barton qui avait peut-être un côté plus politique, ou du moins social, que celui-ci.

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    1. Je suis allée voir la présentation de Mary Barton, il semble effectivement plus ancré dans lé réalité sociale de l’époque. A Cranford, cette dimension est lointaine, comme effacée, en même temps, c’est peut-être cette réalité qui a laissé ces dames sur le bord du chemin ? En tout cas, c’est ce que je me disais en lisant leur « destin ».

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