A la ligne, Joseph Ponthus

3965-rsz_640px-caridina-cf-cantonensis-tigerEntre poème en prose et autobiographie sociale, le texte est atypique. Qui plus est sans ponctuation et en phrases brisées.  Comme le titre l’indique dans sa polysémie, la ligne est aussi bien celle de l’écriture et de sa mise en page, que la désignation de l’assignation de l’auteur, à l’usine, à la ligne, à son poste. Ce poste qu’il ne peut quitter parce qu’il faut des sous, et où défilent sans trêve bulots, pinces de crabes, crevettes à la tonne. Retour à la ligne, lignes brisées du corps ouvrier, même pas vraiment ouvrier avec la dignité que ce mot a pu connaître, mais intérimaire ouvrier. La ligne d’horizon n’est pas tout à fait la même, celle de l’intérimaire étant en plus de celle de la fin de la journée ou de la nuit de travail, celle du prochain contrat.

Ce qui m’a frappée dans ce texte est l’anormalité.

L’anormalité de la perception du temps, qui se découpe en tranches fixes, véritable carcan : café clopes, pauses, chaque moment est décompté, le temps de l’escalier, le temps de la machine à café, d’aller pisser. Anormalité du temps hors de l’usine, qui est du temps volé à l’usine, dont on ne peut cependant jouir à son aise, le temps est entre deux moments, la sortie et le retour, et un après midi sans rien faire, un apéro à l’heure normale est un sas éphémère.

Décalage constant que l’auteur colle au rythme des phrases coupées et des scènes évoquées : les conditions de travail répétitives, contraintes, violentes et les fulgurances d’humanités : le collègue lourdingue, mais aussi ceux qui aident, souffrant avec l’auteur du même mal. Et puis, un humour piquant : la recette de la sauce spéciale monoprix du gratin dauphinois individuel touillée dans la cuve : 3.66 kilos d’oeufs pour 164 litres de sauce, les couronnes de 20 mini crevettes ( ça existe dans la nature, les minis crevettes ? ) vendues sous plastique spéciales fêtes et bien alignées par boites, déjà décortiquées ( mais qui décortique les mini crevettes venues par cargaison des terres lointaines …  avant ? ). Oui ça pique, même si je n’ai jamais acheté de ces produits, je les ai vus, sans me poser la question de qui décortique ces crevettes d’un rose écœurant.

Décalage encore entre le parcours de l’auteur, ses références littéraires qui ponctuent aussi l’enchainement.  Barbara, Marx, Charles Trenet, poussent avec l’auteur les carcasses de bœufs jusqu’aux camions, égouttent le tofu lors d’une nuit sans fin, mettent le poisson pané dans les boites carrées. Il y a des tâches dont l’auteur est plus fier que d’autres, car il n’y a que le travail qui est dégradant, pas les hommes qui l’exécutent. Les hommes qui tronçonnent les animaux, ce ne sont pas eux, les barbares, ni ceux qui ramassent les merdes animales des vaches qui ont chié leur peur. Les barbares n’ont pas de visages dans ce texte, même si colères et frustrations affleurent, c’est la droite ligne de l’exploitation qui règne dans l’usine.

Une soumission à la force de production d’une infinie tristesse, finalement.

Petit bac 2022

17 commentaires sur “A la ligne, Joseph Ponthus

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  1. Bonjour Athalie, très belle chronique sur un livre qui m’a d’abord rebutée (l’écriture sans doute et puis je me suis plongée dedans et c’est beau et triste et en définitive l’écriture m’a plu. Dommage que Joseph Ponthus nous ai quitté trop tôt. Bon dimanche.

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    1. Merci pour ton jugement positif … Il est vrai que je n’ai pas évoqué ici mon entrée laborieuse dans ce titre. Au bout de quatre cinq pages, le style à la ligne me lassait déjà ! Et puis, le rythme, les images, j’ai fini par apprécier la voix qui nous plonge dans un quotidien d’une tristesse infinie.

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  2. J’avais une appréhension avant de lire ce livre, la forme me paraissait rébarbative et en fait pas du tout. je suis entrée dedans immédiatement et je l’ai trouvé percutant. J’attendais la suite avec intérêt. Hélas … hélas … la vie en a décidé autrement.

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    1. Je n’y croyais pas trop moi non plus au départ, j’aime trop le romanesque même pour les sujets sociaux et politiques. Et malgré tout, je me suis laissée aller à écouter la voix de cet homme, qui dit une vie de contraintes et de violences, de ses vies souterraines qu’on ne connait pas.

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  3. Très attirée par ce titre (le thème, la forme) je l’ai acheté presque dès sa sortie, pour le mettre de côté, très refroidie par l’avis de The Autist Reading, qui lui faisait des reproches sur le fond comme sur la forme. Je le garde encore un peu…

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    1. Je ne me souviens pas de la note d’Austist Reading, que je vais aller lire du coup, mais pense que ce que l’on peut reprocher à ce titre est justement d’être une voie et une voix qui résonne juste mais on reste dans l’expérience toute personnelle d’une trajectoire singulière. Je n’ai pas noté cette limite dans mon compte rendu, parce que je me vois mal, moi, lectrice n’ayant pas connu ni l’usine, ni chemin de traverse, ni déclassement social, comme l’auteur, me permettre de juger ce qui est, malgré tout un texte de survie.

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      1. Bon, en fait, ce n’est pas du tout ce que dit Austist Reading … Je comprends cependant ses réticences, mais je n’ai pas la même expérience que lui du monde du travail, même si je me suis parfois dit moi aussi que l’auteur se sentant en décalage, se raccrochait à son statut d’intellectuel, ce que l’on peut comprendre.

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  4. Je l’ai lu à sa sortie et il m’a beaucoup touchée car il me refaisait vivre le travail sur les lignes que j’ai vu dans une usine (pas autour de crevettes mais les conditions et le principe étaient les mêmes : rapport aux intérimaires en particulier) et j’ai trouvé justement la forme très originale et poétique pour évoquer un sujet qui est bien loin de l’être. Dommage qu’il nous ait quitté trop tôt afin de voir si ce n’était qu’une ébauche d’une vraie plume 🙂

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    1. Je n’ai jamais été confrontée à cette réalité de l’usine, cependant, par définition, ce n’est pas un sujet que l’on pense poétique, et je n’ai pas trouvé que l’écriture l’était en fait, mis à part le retour à la ligne et les répétitions. Je pensais plutôt à quelque chose de l’ordre du fragment.

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  5. et oui ! qui décortiquent ls crevettes? c’est une question que je me pose souvent . bon ce n’est visiblement paz le seul intérêt de ce livre dont la forme me rebute un peu à priori

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    1. C’est juste une remarque que l’auteur fait en passant, mais je ne sais pas pourquoi, elle m’a frappée d’un coup. J’ai mieux regardé le rayon produits de la mer en allant faire des courses il y a quelques jours et j’ai vu un produit qui proposait des crevettes grises décortiquées … Un abime s’ouvre …

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  6. Il fait partie de ces livres que j’ai envie de relire, et de lire à voix haute… Il n’est pas que triste, il m’a fait sourire aussi parfois. Oui, on aurait aimé voir ce que cette plume allait produire ensuite…

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  7. La forme de l’écriture m’avait interpellée, et c’est une lecture que je n’ai pas oubliée depuis. J’attendais son second ouvrage….

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