Connemara, Nicolas Mathieu

22efec147250b01dfe8a1d8c84ed558d.600x611x1 (2)Hélène, l’héroïne du roman, intriguée par une rencontre de hasard, pianote sur son ordinateur et découvre le site de copains d’avant. La fenêtre s’ouvre sur des figures de son adolescence, dont Charlotte Brossard, l’ex meilleure amie, l’alter égo qui appartenait à un autre monde social, plus vacances à l’île de Ré que séjour dans un petit appartement à la Grande Motte, où se coinçaient ses parents à elle.

Tous ceux qu’elle avait oubliés sont à présent coincés dans les pixels, les fringues devenues ringardes. Sauf un, le beau gosse du lycée, Christophe Marchal, qu’elle vient justement de croiser dans un restaurant de la petite ville d’où la jeune fille était partie, fuyant son adolescence aigrie, inaboutie, l’ennui et le marasme social. Hélène a 40 ans et elle a presque tout réussi.

Christophe Marchal est resté à Cornécourt. Vendeur de croquettes pour chien, un divorce, un enfant, un père qui devient sénile. Cornécourt, ses ronds points, sa zone commerciale, sa zone pavillonnaire, le stade de foot, le maire sans étiquette, et surtout son équipe de hockey sur glace et sa patinoire. Les matchs sont le lieu et le moment où autre chose est possible, où l’on frôle le succès, dans le ballet des lumières qui fait scintiller la glace avant que le nom des joueurs ne claquent dans l’arène, dont celui de Christophe Marchal, 20 ans auparavant.

A Cornécourt, la chanson de Sardou est de toutes les fêtes, cette épopée est à leur mesure, elle rend fiers ceux qui la reprennent à pleine gorge, tapant du talon en choeur, une revanche imaginaire, jusqu’à la chute. A Cornécourt, l’extrême droite aussi est une revanche, un fantasme qui rassure face à l’avenir, à l’impuissance étroite dont on se contente, jusqu’à la vieillesse, faute de vouloir avoir mieux.

Ce mieux, Hélène, elle l’a conquis. Brillante élève, méprisant ses origines de française provinciale très modeste, elle a fait ses armes, a connu les grandes écoles, même si il y a toujours plus grandes écoles que la sienne, la concurrence, le mécanisme du marché de la communication, les open space et les lieux branchés parisiens, puis le burn out. Il l’a ramené, avec son mari et ses deux filles, près de Cornicourt, à Nancy, dans une « boite » qui monte.  Hélène sait être efficace, et les structures régionales sont en plein effroi après la redistribution des responsabilités aux régions, voulue par Paris. Elle détricote les organigrammes qui se chevauchent, propose du rentable et du vent.

Hélène semble avoir réussi, mais elle trépigne encore, devenir associée, avoir les coudées franches, son mari l’ennuie, ses filles lui pèsent. Alors Christophe Marchal cristallise un fantasme, un sexe sans engagement avec l’ex beau gosse, le tombeur des patins à glace, la presque vedette de l’équipe de hockey. Un autre algorithme est peut-être possible.

Evidemment dans un roman à l’eau de rose, les obstacles s’effaceraient dans les flonflons sirupeux d’une chanson de Céline Dion et les lumières tromboscopiques de la salle des fêtes. Mais l’univers de Nicolas Mathieu ne verse pas de larmes inutiles, il sonne comme un glas, un constat de fragilités sociales, de ruptures fracassées. C’est un univers de sur place, déroulé dans un style percutant, à la fois concis et imagé, charriant les mots qui crèvent le coeur, la rage, la tendresse.

Réalisme social dépoussiéré et déterminisme des passions,  un texte qui balance fort.

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28 commentaires sur “Connemara, Nicolas Mathieu

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    1. Franchement, j’ai préféré quand même Les animaux après eux, mais parce qu’il est plus polar, c’est donc personnel parce que ce titre est de qualité, notamment dans l’écriture, très visuelle et aux formules percutantes.

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      1. Effectivement, il a des similitudes dans les lieux et la problématique sociale, mais la construction est plus linéaire, moins polar, centré autour de ces deux destins qui se recroisent. On pourrait presque croire à une histoire d’amour … Presque … Le milieu social n’est pas le même non plus, il s’agit plutôt des ambitions de la classe moyenne que de la défaite de la classe ouvrière. Cependant, je vais attendre un peu pour lire Les enfants après eux. Pas envie de ma lasser !

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    1. Annie Ernaux est plus intimiste, Nicolas Mathieu décrit un fonctionnement social plus large, celui d’une ville mais aussi de deux générations, de deux choix … Ou d’absence de choix … C’est rude, au plus près des gens du réel.

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    1. Merci ! La façon dont cet auteur retranscrit la colère d’une classe sociale me touche beaucoup ! ma culture familiale ressemble beaucoup à cet univers des « moyens ». Si le déterminisme social était une loi intangible, je ne devrais pas tenir un blog littéraire …

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  1. J’aime vraiment beaucoup sa manière d’écrire des histoires simples ou de faire vivre des personnages qui peuvent paraître communs. Je n’ai pas commenté celui-ci, mais je l’ai apprécié aussi.

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    1. C’est sûr qu’il n’y a pas plus commun que le personnage de Christophe … Mais, tu as complétement raison, l’auteur nous le rend tellement touchant, dans sa maladresse et ses impasses …

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  2. Je n’ai pas lu les précédents et j’étais bien déçue d’être déçue ! Merci pour le conseil, je vais l’emprunter à la bibilothèque. Je n’ai pas envie de rester sur un échec.

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    1. Dans les deux titres que j’ai lus, celui-ci et Aux animaux la guerre, il est vrai que l’univers est bien noir, mais ce réalisme social est ce qui fait mon intérêt pour ce qu’écrit cet auteur. On peut en être accablée !

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    1. Je ne pense pas … Ou alors je suis aussi atteinte que toi ! Parce que je retarde moi aussi la lecture de Leurs enfants après eux … Je vais m’imposer quelques mois avant de le dévorer comme les deux que j’ai lus de cet auteur !

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    1. Il est vrai que les avis sont très largement positifs et c’est justifié ! Maintenant, comme tu n’aimes pas trop le « noir », je ne saurais si cet auteur te conviendrait … Mais comme tu aimes la bonne littérature, je ne saurais que te conseiller d’essayer quand même ! Notamment avec ce titre, qui est le plus « soft » des deux que j’ai lus.

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