La carte postale, Anne Berest

07-508755L’autrice dit avoir voulu raconter le roman de ses ancêtres, les Rabinovitch, dont la grande histoire a d’ors et déjà fait un roman tragique. Sa mère, Leïla, a reconstitué les archives de la mémoire familiale dans des boites, qu’elle a accumulé sur les étagères de son bureau enfumé. Cette mémoire a été tue par la grand mère, Myriam, la seule survivante. Cette femme, l’autrice ne l’a connue que en tant que Myriam Bouveris, pendant les vacances qu’elle passait dans la cabane, dans la chaleur du sud de la France, entre Vaucluse et Lubéron. Myriam Bouveris y avait recréé un monde après avoir perdu le sien, celui de Mirotchka Rabinovitch, fille de Ephraïm et d’Emma, sœur de Noémie et de Jacques, assassinés à Auschwitch en 1942.

Entre ces deux identités de sa grand mère, l’autrice tente de combler les trous, de faire des liens, à partir d’une carte postale, tombée de la boite aux lettres du pavillon de banlieue alors qu’ elle vivait encore avec ses parents. Il s’agit d’une photo de l’opéra Garnier dans les années 90, au dos, les quatre prénoms de ceux qui ne sont pas revenus. La carte est classée, oubliée car dérangeante, anonyme.

Dix ans plus tard, Anne Berest interroge Leïla qui retrace les étapes de l’exode familial et reconstitue quelques scènes, quelques étapes de l’exil des parents et des enfants.

Russie,1919, les Rabinovitch fêtent Pessah tous ensemble pour la dernière fois. Le patriarche, Nachman, après la lecture de la Haggadah, la sortie d’Egypte du peuple Hébreux, annonce qu’il leur faut partir. Lui a connu les pogroms des 24 décembre, avant que la Russie n’établisse un antisémitisme d’état qui calma un temps les hommes avinés qui tuaient les tueurs du Christ. La révolution a beau être toute neuve, le vent des relents du complot juif, Nachman les sent revenir. Alors, sa décision est prise, il va quitter la Datcha avec sa femme et sa fille, abandonner ses complets bien coupés et ses cravates assorties à ses mouchoirs de poche, pour devenir planteur d’orange en Palestine, à Haïfa. Mais la terre de cailloux qu’évoque la Bible ne dit rien à ses fils, et l’ écho de l’avertissement de Nachman, se dilue dans les notes de piano du salon.

Ils devront tous fuir, finalement. Ehphraïm et Emma, tout jeunes parents de Myriam, s’établissent d’abord en Lettonie, à Riga, puis la Palestine, Paris, la Normandie, où les lois antisémites françaises vont envoyer les gendarmes les arrêter, tous, sauf Myriam.

De cette fuite reste le samovar, qui a traversé toutes les frontières, relique de ce passé spolié, que l’autrice va faire ressurgir des archives de sa mère, pour trouver aussi qui a posté la carte postale, pourquoi tant d’années après cette liste de prénoms comme un ultime mémorial à ceux dont les noms ne sont gravés nul part.

Ce roman est en tout point passionnant. L’histoire de la déportation des juifs de France est incarnée par cette famille dont le père voulait tant la nationalité française, dont les filles étaient des étudiantes brillantes, dont le fils se voyait déjà ingénieur agronome. Ce récit est leur tombeau, au sens de monument à la mémoire. Une élévation et une célébration.

Ce qui est déjà conséquent. Mais ce récit est aussi celui de la quête de la judaïté, ou plutôt de son héritage. Que signifie cette appartenance de hasard, donnée par sa mère, non pratiquante, par sa grand mère, Myriam, femme de distance qui regardait les siens vivants comme des souvenirs des morts, tant cherchés, tant perdus ? L’autrice ne connait pas les gestes du Seder ni les rites de Pessah, elle n’a rien à voir avec cette identité juive, mais elle est petite fille d’une survivante et le mot juif résonne toujours comme une pierre dans les cours des écoles.

Malgré tous les romans déjà écrits, déjà lus, sur ce sujet et cette période, le roman d’Anne Berest a une touche juste.

36 commentaires sur “La carte postale, Anne Berest

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    1. Souvent, comme tu le sais, les livres dont « tout le monde parle » sont d’abord encensés et puis ensuite, viennent les bémols … Pour ce titre, je ne suis pas devineresse, mais je pense qu’il va tenir dans le temps, justement parce qu’il n’est pas dans l’air du temps …

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    1. Je comptais attendre aussi, et puis, une amie me l’a prêté. J’avais lu quelques avis, il me tentait, sans plus … Sur le sujet de la déportation, on a tous beaucoup lu, mais là il y a quelque chose en plus, comme dans les disparus de Mendelsohn, même si l’ampleur de la démarche est plus modeste dans La carte postale.

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  1. Ah je suis passée à côté, j’ai abandonné, quand tu commences à lire en diagonale, en pensant, pfff je connais déjà, pfff c’est longuet, tu es mal. Pourtant je lis sur le sujet, et continue. Là j’ai commencé Le pain perdu d’Edith Bruck. Peut-être un problème d’écriture ou de concision avec C Berest, ou pas le bon moment?

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    1. Tu évoques la première partie du roman, je pense, celle où l’autrice reconstitue l’histoire de la famille, et il est vrai qu’elle prend son temps pour évoquer les études des filles, le désir d’intégration du père, c’est peut-être un peu longuet, effectivement. Cela ne m’a pas vraiment dérangée car c’est surtout sa démarche d’enquêtrice qui m’a touchée et le questionnement sur son rapport à la judaïté. Cette dimension autobiographique se dégage petit à petit du récit familial.
      Le pain perdu d’Edith Bruck est un témoignage d’une survivante, je crois. Une amie m’en a parlé comme un « appel au pardon ».

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      1. Oui, un témoignage, et il y a une véritable recherche dans l’écriture (à mon goût).
        Pour A Berest, j’aurais préféré moins de détails, par exemple la célébration du sabbat, etc. au début, là je commence à lire en diagonale. Bon, c’est sûr qu’après Les disparus et Retour à Lemberg, je suis très très difficile.

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      2. Comme je suis très curieuse des rituels de la religion juive, que je connais mal, ces détails les concernant ne m’ont pas gênée. Mais il est sûr qu’après les disparus, la barre est haute ! Je ne connais pas Retour à Lemberg, mais je pense avoir lu ta note sur ce titre. Je vais aller vérifier. Il y a un autre témoignage d’une survivante hongrois, Magda Hollander Laffon, Quatre petits bouts de pain, dont le travail d’écriture pourrait d’intéresser. Ce sont des textes courts, inspirée de son expérience dans les camps qu’elle évoque de manière biaisée, par la description de ses pieds, de ses rêves …

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      3. Je serai très curieuse d’avoir ton avis, parce que comme je connais très bien Magda et que j’ai travaillé sur son parcours, je manque d’objectivité sur ce qu’elle a écrit. A l’occasion, peut-être …

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    1. J’avoue de pas avoir eu trop de difficulté à le lire, sans doute parce que on connait les étapes de la déportation, et que l’autrice ne s’y attarde pas. Je trouve que ce qui donne de la force à ce récit ce sont plutôt les scènes contemporaines, la visite du village par exemple, avec les voisins de la famille qui « ne parlent pas de ça ». Toujours pas !

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  2. Je l’ai lu à sa sortie et beaucoup apprécié. J’ai juste quelques réserves sur des passages trop romancés. J’aurais préféré un document « pur ». Mais tel quelle c’est une quête passionnante.

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    1. Je n’ai pas trouvé ta note dans les archives de ton blog. Comme toi, c’est l’aspect de la quête qui m’a le plus intéressée, les échos et les traces dans l’identité contemporaine de l’autrice, et aussi les trois aspects du rapport à la mémoire incarnée par les trois femmes, celle qui se tait, celle qui archive, et celle qui interroge.

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  3. un roman qui m’a plu et comme tu le dis très justement « malgré tout ce qu’on a déjà écrit sur le sujet  »
    Elle a le ton juste et même s’il y a peut être quelques maladresses cela reste un roman très agréable sur le sujet qui lui est difficile

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    1. Je vois que dans ta note, tu fais référence à l’ouvrage de Mendelsohn, Les disparus. Je n’y ai pensé qu’après coup, parce que le roman de cette autrice est plus intimiste. Et les maladresses sont peut-être justement liées à cet investissement ?

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  4. je l’ai beaucoup aimé aussi, malgré tout le cirque médiatique de la rentrée…
    la démarche est belle et la sensibilité de l’auteure m’a beaucoup touchée, Une façon de perpétuer le souvenir, car c’est important de ne pas oublier

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    1. J’ai eu du mal à appréhender au départ l’importance de cette carte postale pour la famille, l’importance de ces prénoms écrits, comme une liste. Et puis, petit à petit, on fait le rapport avec les murs des noms, l’importance de nommer les disparus. Je me suis souvenue de l’émotion ressentie devant le mur du mémorial de la Shoah à Paris, et voilà, tout y est.

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      1. c’est ce qui m’a plu : ce qui se cachait derrière la carte postale, qui l’avait écrite… Une fois immergée dans l’histoire l’émotion était là et ne m’a plus quittée. C’est important de se souvenir.
        Je voulais aller à Auschwitz et à fore de remettre au lendemain…

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      2. Je suis allée à Birkenau et à Auschwitz il y a quelques années. J’avais beau être vraiment bien préparée, le choc a été imprévisible. Le plus difficile, en fait, pour moi, a été les jours suivants cette visite ( je pourrais même dire les semaines …). Il en reste que depuis, je ne peux plus voir aucune image d’archives, et lire un témoignage direct est devenu éprouvant.
        Mes enfants aimeraient y aller avec moi, mais j’avoue que pour le moment, je n’en ai pas le courage.
        Si tu y vas, il faut vraiment être bien entourée et guidée.

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      3. je risque s’être assez seule, et c’est précisément ce qui me freine… je sais que j’aurais du mal à me remettre… Tant qu’on n’a pas visité je crois que ça reste quand même abstrait malgré tous les témoignages (ou reportages) qu’on a pu lire
        je viens de lire un livre superbe (la déportation et la mort de Robert Desnos : coup de cœur mais uppercut en même temps

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    1. Me voilà bien flattée à nouveau et bien contente de te donner envie de le lire. Je ne sais pas si je le retiendrais pour un nouveau top 100, mais la sensibilité de la démarche donne une profondeur à un récit dont les épisodes historiques sont connus. Et le personnage du fils de Picabia devrait te plaire (c’est le grand père de l’autrice).

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  5. Je n’ai pas fait de billet, c’était l’époque où j’avais arrêté mon blog et maintenant, il n’est plus assez frais dans ma mémoire pour que j’en fasse un. Ce n’est pas grave, il y en a beaucoup sur la blogosphère.

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    1. Les disparus, c’est une sacrée aventure de lecture ! Un peu exigeante, peut-être, mais surtout en temps de lecture disponible, ce n’est pas le genre de bouquin dont tu lis deux trois pages en passant. Pour moi, c’est un indispensable !
      La carte postale est un texte plus intimiste, centré sur une seule famille. Il y a moins de ramifications temporelles et géographiques. A voir …

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    1. Effectivement, pour la mise en place de la déportation en France, c’est une période historique bien connue, maintenant. Mais j’ai trouvé qu’elle était bien incarnée par les personnages. Ce que j’ai apprécié sont vraiment les échos avec le présent de la narratrice et le portrait de sa grand mère.

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  6. Cela fait plaisir de lire un avis aussi positif. J’ai entendu beaucoup de bonnes choses sur ce livre que je me réserve pour notre lectures de janvier liées à l’Holocauste. Merci !

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