Il n’est pire aveugle, John Boyne

téléchargement (1)J’avais adoré la plume satirique de l’auteur dans le machiavélique L’audacieux monsieur Swift, et c’est une plume trempée dans un tout autre vitriol que j’ai découvert dans ce roman qui s’ancre en plein dans une réalité sociale et politique bien concrète cette fois ci, celle de l’Irlande des années 2000-2010 qui découvre, horrifiée, la pédophilie des prêtres omnipotents.

Odran Yates a reçu sa vocation en destin. Sa mère en a eu la révélation en regardant The late late show à la télévision. Cette femme est devenue grenouille de bénitier suite au drame familial qui a fait disparaitre le père et le plus jeune de ses fils. Il lui reste l’ainé, Odran, qui n’est pas plus attiré par la prêtrise que par les jeunes filles. Il accepte pourtant cette injonction maternelle. Rédemption ? Soumission ? Procuration ? Il ne le sait mais il entre au séminaire où il se sent à sa place. Le rôle du prêtre lui convient pendant plus de 20 ans, il l’exerce avec conscience.

Cependant, s’il se sent à l’aise avec le costume endossé, il est aussi un prêtre sans paroisse et sans paroissiens. Un séjour à Rome d’un an a couronné ses études et depuis, protégé par les murs du collège de Tennemure depuis 27 ans, la bibliothèque est son sanctuaire et ses relations humaines se limitent aux conseils à donner aux quelques étudiants qui le sollicitent encore et sporadiquement, à quelques visites chez sa soeur, Hannah, à ses deux neveux, Adrian et Jonas. Autant dire qu’Orlan est peu porté vers la spiritualité, pas plus qu’à une charité humaine chaleureuse. Il est homme d’ordre et de morale, sans rigidité ni excès, il s’est laissé aller à un entre-soi, et son univers qui se délite le laisse désemparé.

D’abord, c’est Hannah, son unique sœur depuis le drame qui s’est joué sur une plage de Westford, qui est atteinte de démence précoce, Adrian, son fils ainé ne donne plus de nouvelles depuis longtemps, Jonas vit dans son monde. Dans le même temps, convoqué par sa hiérarchie, Orlan est sommé de quitter le cocon universitaire pour aller dans la vraie vie, s’occuper de vrais gens qui ont des problèmes de vraie vie, c’est-à-dire d’exercer sa prêtrise dans une paroisse, celle de Tom Cardle, son ami, qui doit être remplacé.

Ils se sont rencontrés au séminaire, ils y sont arrivés le même jour, et ont partagé la même chambre pendant les six années d’étude. Mais il ne vivent pas la même vocation, placide chez Orlan, tourmentée pour Tom. Comme tant d’autres garçons de famille pauvres et croyantes, devenir prêtre était une contrainte, l’église, c’était une bouche de moins à nourrir, mais aussi une respectabilité.

Mais dans les années 2000, l’église irlandaise se prend de plein fouet les révélations des victimes, les relents des dessous sales, des déplacements, des silences achetés, des menaces qui firent taire les peurs, mais pas les souvenirs des gestes subis …  L’omerta craque de toute part, les médias et le grand public osent le mot pédophile au grand jour, les procès se suivent …

Pour Odran, la révélation de ces agissements est progressive, et induit celle de sa propre culpabilité. Construit sur une série de retours arrières, l’enfance, le séjour à Rome, les années de séminaire, les multiples rencontres avec Tom, le récit à la première personne donne à entendre les failles du personnage, ses erreurs, son aveuglement, certes, mais aussi sa foncière honnêteté. Et c’est ce qui fait la force du personnage, ni complice, ni complaisant, Il mène son chemin vers sa propre lucidité. N’a-t-il vraiment pas voulu voir, ou les paravents étaient-ils trop solides ? Une éducation bornée à une forme d’obéissance passive, qui le laisse sans désirs et sans désir d’en avoir, une société irlandaise misogyne, formatée par les prêtres, où la croyance s’est figée dans le respect du costume noir et du col blanc … Il ne le sait, mais continue à porter ce costume, même lorsqu’il lui vaut à présent, non le respect, mais insultes, crachats et mépris. Il tente de comprendre les dérives des individus, les mensonges de sa hiérarchie, et n’y trouve ni sens ni excuses.

Peut-être a-t-il été celui qui ne voulait pas voir, mais les responsabilités ne furent pas qu »individuelles. la toile des complicités était bien serrées dans les consciences. Ce roman en fait entrevoir quelques secrets très dérangeants, tout en se lisant comme un très bon roman.

Un presque coup de cœur !

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13 commentaires sur “Il n’est pire aveugle, John Boyne

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  1. J’ai lu finalement (car après Monsieur Swift je croyais ne plus lire cet écrivain) un autre roman de cet auteur « les fureurs invisibles » et j’ai beaucoup aimé. L’Irlande a payé très cher son attachement au catholicisme. C’est le moins que l’on puisse dire.

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    1. Vraiment ! Monsieur Swift t’avais dégouté à ce point ? ! Il est vrai qu’il loin d’être sympathique … Le héros de ce titre ne l’est pas vraiment non plus, mais au moins, il est honnête ( plus ou moins … ). Je note « les fureurs invisibles », dont on m’a dit le plus grand bien.
      Et le catholicisme  » à l’irlandaise » est dépeint avec beaucoup de réalisme dans ce roman çi.

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    1. Le sujet est amené petit à petit, à travers la prise de conscience du héros … Et l’auteur n’en fait pas un « vrai » héros, il est un prêtre faillible lui aussi, sur un autre plan que la pédophilie, il nous permet d’être spectateur et distant des faits, terriblement violents, qui sont évoqués.

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    1. J’ai hâte de lire ce que tu penseras de l’affreux Swift ! La construction d’ensemble de ce roman çi est beaucoup plus classique, moins surprenante, mais le sujet est terriblement sensible. L’auteur ne pouvait pas jouer avec …

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    1. Je te conseille vraiment la découverte de cet auteur, je suis d’ailleurs un peu surprise de le voir rarement évoqué. Les deux titres que j’ai lus sont vraiment de qualité, et aux antipodes l’un de l’autre.
      Ici, il montre la société irlandaise au début des affaires de pédophilie, on mesure l’ampleur de l’omerta (jusqu’à Rome …)

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    1. Le garçon au pyjama rayé est sans nul doute un des rares titres jeunesse que je n’ai pas complétement oublié … Il fut un temps où je me faisais un devoir d’en lire régulièrement, mais je n’y arrive plus !

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