Avant que j’oublie, Anne Pauly

ob_d88876_janus-bi-1Lorsque le père disparaît, il reste à faire le deuil d’un homme paradoxal, un père punk, dit la narratrice. Alcoolique, violent, perdu, égocentrique, tendre, amateur de haikus et de littérature zen, cherchant un  refuge :  la nature, l’alcool,  l’humour, décalé, provocateur. On fait quoi quand meurt un père cul de jatte, tyrannique, qu’il s’éteint sans presque prévenir, dans la peur d’un cancer et la solitude ? La narratrice se lance  dans le portrait de ce Janus et le récit de la douleur de sa perte. Et c’est un récit funambule, conté avec des mots d’un infini tremblement.

La mère a disparu depuis quelques années, dans une auréole de sainte, sa grandeur à elle, dans une vie de famille toujours agitée par les phases alcooliques qui faisaient trembler la maison sur ses bases, elle est la martyre. Le grand frère est pétri de rancunes. Il reste donc Anne, sa fille, sa douce, dit-il, pour lier les signes contradictoires d’un homme à double face, qui est passé à côté de sa vie, déglingué, insupportable et aimé. Face à cette mort, elle reste seule, dans le fatras de ses sentiments et celle de la maison qui déborde de ses collections, de ses lubies, autant de traces de son désordre intérieur, autant de signes à lire. Les tiroirs des meubles lourds révèlent les angoisses et la solitude de celui qui, dans les derniers mois de sa vie, assemblaient les piles usagées en notant soigneusement leur durée de vie … un vide de fatras dérisoires, un homme de peu, un milieu modeste, un pavillon dans un bourg de campagne sans relief.

Et pourtant, la parole de la narratrice est pleine de frémissements drolatiques : le choix du cercueil aux pompes funèbres avec son frère pour qui le corps du père ne vaut pas le prix du bois, la messe interminable, où la sainte mère prend la vedette, le dernier discours d’adieu, prononcé devant la tombe ouverte par un croque mort qui s’était quelque peu attardé au bistrot … Et sans cesse aux bords des larmes, la collation postfunéraire, les bras chaleureux des amis par dessus les saucisses à apéro sur la toile cirée, le dernier signe de la main par la portière, eux à qui elle pourrait téléphoner, plus tard, quand la douleur sera plus formatée. Etape par étapes, ce n’est pas tant la mort de son père qui prend de la place que son personnage, agaçant, exaspérant, jusque dans la moindre fenêtre, pas fermée comme il faut, l’homme que fut son père, est à la fois d’une tendresse maladroite et d’une exigence égocentrique, et son désarroi à elle est intense face au trop plein de vides qu’il lui laisse.

La force de ce texte est  aussi dans la restitution des entrelacs du souvenir : au père ivrogne, toujours décevant, se colle celui qui donnait des chèques comme lots de consolation, celui qui s’endormait dans son fauteuil d’infirme, solitaire devant un écran … Et le texte est particulièrement attentif à restituer la complexité des réminiscences qui prennent sans prévenir : chaque tiroir de la maison lui rouvre son père, et même Céline Dion peut faire l’affaire pour le pleurer  …

Et finalement, l’hommage à ce père déglingué est tendre et drôle, poignant, apaisant, palpitant.

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8 commentaires sur “Avant que j’oublie, Anne Pauly

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  1. Je garde un souvenir marquant du curé qui officie à l’enterrement ! J’ai trouvé la narratrice bien indulgente pour ce père qui a tellement ravagé son entourage.

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    1. Oui, le curé est une figure plutôt marrante, ou, en tout cas, l’autrice fait en sorte que l’on en sourit. Je ne sais pas si elle est indulgente, elle ne cache pas la face sombre, c’est ce que j’ai aimé dans ce livre. Faire le deuil d’un parent dysfonctionnel, c’est aussi faire le deuil de celui qui ne s’expliquera jamais, qui ne dira pas son regret.

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