En finir avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis

 Eddy se sent dans un corps de fille et ce désordre se voit dans ce quart-monde du nord qui est son monde à lui. Eddy se sent une fille et voudrait être un dur, comme les autres garçons du village, comme le voudrait son père, sa mère, comme unique modèle à atteindre pour lui, alors que les autres n’ont pas d’efforts à faire. La connerie n’est pas génétique dans ce livre, mais c’est un atavisme social.

Un dur rote fort, parle fort, en picard, ne se lave pas les dents, joue au foot, regarde la télévision sans dégoût avant d’aller à l’école, un dur n’aime pas l’école, il y échoue, il passe son permis avant d’engrosser la première venue ou presque de son village, voire du village voisin, un dur ne quitte jamais son village, il travaille à l’usine, il trime, boit trop, fume trop, se bat à la sortie du bar avec ses copains, et recommence, un dur est raciste et pauvre. Un dur ne sort pas de là, ce sont les pères, les frères, les cousins, les copains. Eddy est le contraire d’un dur, il est attiré par tout ce qu’il faut mépriser pour l’être et le corps des hommes.

C’est dire si le combat va être difficile, contre lui-même, contre les mots qu’on lui lance, contre les coups qu’on lui porte, victime parfois consentante de l’engrenage qu’il s’impose, devenir un autre et que personne ne sache, même plus lui, se renier et faire taire son corps.

Le combat est social et intime, un combat qui n’est pas sans tendresse, malgré quelques scènes « coups de poing ». Comme il voudrait bien les aimer, ces parents qu’il méprise, comme il voudrait leur plaire alors qu’ils l’humilient et le nient. Il en dresse un portrait terrible de désamour, ressasse leur bêtise crasse, leur inculture fière de l’être, leurs paroles de clichés nourries de la haine de ceux qui ont plus qu’eux et nourries, mais, aussi, de la honte d’être ce qu’ils sont. Honte que la mère transforme en fierté, parfois, pour sauver la face, parce qu’elle n’a pas le choix. Le narrateur la fait parler dans ses contradictions, de sa fierté : elle aurait pu faire des études, de ce qu’elle nomme ses erreurs, l’enfant trop vite arrivé, ses chances gâchées.

Ce roman m’a fait penser à La place d’Annie Ernaux, malgré la différence dans la violence des propos, c’est l’histoire de celui qui va renier ceux qu’il aurait dû aimer. Mais ici, l’acuité du regard est dérangeante car il a peu de place en littérature ce quart monde, surtout jugé de l’intérieur, par un des leur, c’est un regard d’exilé, volontaire, soit, mais souffrant du vide qu’à laissé une forme de reniement.

Un récit plus complexe que la seule confession nombriliste à laquelle je pensais avoir affaire …

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