La porte, Magda Szabo

Une écrivaine cherche une aide à domicile, une domestique, quoi, même si elle ne dit pas ce gros mot là, ce n’est pas dans son langage. Il n’empêche qu’il lui faut quelqu’un pour les libérer, elle et son mari, dont on ne sait vraiment ce qu’il fait, mais sûrement aussi quelque chose dans le pur esprit, des contingences matérielles, poussière, lessive, cuisine … ces tâches matérielles qui empiètent sur le temps précieux de leur création et leur bien être très petit bourgeois, finalement. Dans la Hongrie post soviétique, être petit bourgeois, c’est possible, c’est déjà ça.

Sauf que notre narratrice tombe sur Emerence, ou plutôt qu’Emerence accepte de travailler pour la narratrice, après un entretien de mise à l’épreuve. La partie intellectuelle va avoir fort à faire pour prendre le pas sur la partie iconoclaste qui n’est pas prête du tout à céder le pas devant les évidences d’une patronne qui, rapidement, tisse avec ce personnage des liens très particuliers, entre admiration, respect, agacements et colères.

Au départ, je me suis dit qu’il n’était pas possible d’écrire un livre, sur autant de pages, sur un temps aussi long (vingt ans), avec pour seul sujet la relation entre ces deux femmes, avec juste quelques personnages autour pour corser le portrait, et faire des échos. Ben, si, le roman fonctionne.

Un curieux portrait, une voie singulière … Emerence est atypique, dominatrice. La narratrice fait avec elle connaissance avec la résistance définitive et active rebelle à tout horaires. Versatile, obtue, Emerence a fermé la porte à tous depuis longtemps, personne ne peut rentrer dans son royaume, même si elle peut ouvrir son coeur à toutes les misères, elle choisit les misères et la façon d’aider, qui peut être brutale, radicale, unique en son genre. Emerence échappe à tous les critères de la narratrice car elle échappe à tous les stéréotypes, elle est fermée à tous les discours humanistes formatés. Et elle tient par dessus tout à ses secrets, car ses secrets sont sa liberté et sa lecture du monde. 

Paysanne, elle fuit l’écrit comme un mensonge, sans honte, avec vigueur, la même qu’elle met à balayer la neige des trottoirs du quartier. Domestique sa vie entière, elle est la négation même de la domesticité, avec la même incohérence et âpreté qu’elle met à dresser le chien adopté par la narratrice mais qui ne voit que par les règles d’Emerence.

 La narratrice, à force, s’approche parfois d’un bout du passé, d’un jour d’orage, d’un arbre foudroyé, d’un homme aimé et perdu, d’une petite fille sauvée. Des bouts de secrets arrachés, à la faveur implicite de l’amitié exigeante et radicale que finit par lui accorder, sous conditions, cette femme dont le seul projet semble être de faire de ses économies un mausolée pour des morts depuis longtemps oubliés. Comme une forme de justice autodidacte.

Du livre, se dégage une force de huis clos combatif, tout le reste est atténué pour que ces deux femmes fassent centre ; le cadre historique, social, la déportation des juifs hongrois, la censure des années communistes, affleurent, juste en cas de besoin pour éclairer un peu, leur étrange duo.

L’univers, si pathétique d’orgueil d’Emerence, laisse un sillage d’une profonde tristesse. 

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