La tour, Doan Bui

imagesLes Olympiades fut un projet utopiste en pleine euphorie urbaine pour les hauteurs et les complexes multi fonction des années 70. Les années Pompidou, et la glorification de la modernité donne le coup d’envoi pour l’édification de ce quartier de 55 tours en plein Paris, dans le XIII arrondissement, un espace qui n’était pas encore Chinatown, et pour cause, Tang frère n’était même pas installé. Chaque tour devait porter le nom d’une ville olympique, et le public visé relevait de la même ambition : des familles de classe moyenne supérieure en pleine ascension. La plaquette du projet montre les enfants blonds aux yeux clairs qui auraient dû batifoler dans les vastes espaces de verdure, filer sur la gigantesque patinoire, et plonger dans la piscine réservée aux résidents, pendant que les mamans profiteraient des boutiques en attendant que papa revienne du bureau. L’apothéose du zonning vertical.  Sauf que cela ne s’est pas passé comme cela. Pas du tout.

La frénésie immobilière se heurta à la première crise pétrolière et les années Giscard préféreront l’horizontalité. Onze tours étaient alors construites et l’utopie se barra en confiture : une dalle bétonnée où les pas résonnent, des jardinières qui s’étiolent, des appartements vides. Et à la place des cadres supérieurs, les boats people qui arrivent et qui sont accueillis avec compassion. Comme le souligne l’autrice avec une mordante ironie, dans ces années là, on parle encore de réfugiés, le temps des migrants n’est pas encore venu.

1975, la France, terre d’asile et des droits de l’homme, ouvre à ses familles ses organisations de bienfaisance et on les aide à s’installer, notamment aux Olympiades. Alice et Victor Truong ont fui le régime communiste, au Vietnam, où ils étaient des « capitalistes – exploiteurs ». Parrainés par une famille française, ils s’installent dans la tour Melbourne, et au début du roman, ils y sont encore … Plus ou moins intégrés, Victor clame toujours du Victor Hugo, Alice chante à tue tête du Justin Bieber, ils ont eu une fille, ont peu de relations sociales en dehors de la communauté, Alice cuisine vietnamien, comme tous les autres habitants de l’immeuble. Les décalages subsistent ; Alice n’a jamais compris comment des français peuvent voter pour des communistes et les français  chantent à plein poumons en l’été 1984 le tube de Gold « un peu plus près des étoiles » entendant « rivière » à la place de « rizière », faisant la fête sur les paroles à la gloire des boat people qui ont conquis leur liberté …

En mettant en parallèle plusieurs temporalités et plusieurs points de vue, le roman met en place avec un humour caustique quelques vérités et constats.  D’abord, en suivant la famille Truong mais très rapidement, selon le principe assumé de la vie mode d’emploi, en s’introduisant dans d’autres appartements, d’autres sous sol, d’autres migrations, plus récentes. L’autrice met aussi en place, par le biais de notes de bas de page, un réseau sous jacent de communication qui fonctionne comme des ascenseurs …

Dans le sous-sol, officie Virgile, le conteur d’histoire sénégalais, qui aimait la duchesse de Guermantes. Iléana, dans son minuscule studio, se connecte à Skype tous les soirs et tous les matins. De l’autre côté de l’écran, il y a sa fille de cinq ans, restée en Roumanie. Armelle Trudaine l’emploie comme nounou de sa propre fille, Adèle. Blonde redoutable, et sans trop d’état d’âme, elle est celle qui congédie la fille de Victor et d’Alice, Anna Maï, qui a loupé mal d’ascenseurs, ballottée entre goût de la solitude et aventures minables sur les réseaux sociaux. Pendant ce temps, Clément, guette l’heure où Houellebecq promène son chien sur la dalle. C’est le temps du premier confinement, ce qui n’arrange pas son équilibre mental …

Fresque en miniature des problématiques de notre société, de ses excès, le roman s’achève en apothéose en 2045 … Le parcours de ces quelques personnages illustre, selon l’auteur,  le jeu déséquilibré des chaises musicales « qui est une allégorie parfaite du monde capitaliste. Il n’y a jamais assez de chaises pour tout le monde », alors parfois, certains prennent la tangente … Lucide, caustique, et drôle malgré tout !

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20 commentaires sur “La tour, Doan Bui

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    1. Il est passionnant, tant en ce qui concerne l’histoire de ce quartier, cette utopie qui a tourné court … Que pour la trame narrative façon Pérec, avec plus de libertés quand même. Le style est incisif … Bref, un régal !

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    1. Comme dans la grande arche, que j’avais beaucoup aimé, il y a dans ce roman une dimension politique, mais plutôt dans le sens de « polis », la vie dans la cité, et comment les politiques de la ville, de l’urbanisme construisent aussi des frontières.

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    1. Intéressant effectivement , intelligent, et très drôle dans un registre ironique ! C’est ce titre, entre autres motivations, ce roman qui m’a donné l’idée du challenge. J’espère qu’il y aura d’autres titres de cette qualité à suivre.

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  1. La Grande Arche c’était surtout les folies dépensières des gouvernants.
    Ce roman me tente pour ce qu’il révèle d’un quartier qui m’a toujours intriguée mais je n’aime pas ce que tu dis de la fin dans la science fiction.

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    1. Pour l’aspect science fiction, c’est vraiment un détail parce que cette incursion ( très brève) du dernier (petit) chapitre est un beau point final pour certains personnages ( je ne peux pas en dire davantage).
      Sinon, on découvre l’histoire du quartier mais cette tour est riche de plein d’autres histoires et surtout elle est un microcosme qui sert de point d’appui à une vision sociale très pertinente … Ne serait-ce que sur l’évolution du statut de « réfugiés ».

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    1. Il est certain que la période de la rentrée littéraire nous fait crouler sous les envies ! Mais, franchement, ce titre est un régal tant pour la construction narrative que pour la tonalité sociale ( et politique)

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  2. C’est tentant !
    J’ai été une fois chez Tang Frères avec une amie parisienne, mais je ne me souviens pas des tours, du coup ça m’intrigue.
    (il y a juste que Pol Pot, ça concerne le Cambodge, pas le Vietnam).

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    1. J’adorais aller chez Tang frère du temps où j’habitais Paris … Ou plutôt, me perdre chez Tang frère ! Impossible d’y acheter quelque chose en plus, on se noie dans les produits inconnus. J’avais repéré les tours mais je ne savais absolument rien du projet de départ. Même si on ne connait pas les lieux, d’ailleurs, le roman reste passionnant.
      Et merci de m’avoir signalé ma monstrueuse erreur, j’ai honte là !

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  3. Une bien belle proposition pour entamer cette activité de septembre ! Je note.
    Je viens de finir de rédiger mon premier billet, qui sera publié le 11. Et je mets un récap des billets sur mon blog, pour éviter de tout compiler à la fin..

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    1. C’est un roman qui m’a emballée, et pas seulement moi je l’espère. lL’autrice était invitée à Etonnants voyageurs en juin dernier et elle a eu un vrai succès dans les allées du festival à la suite de ses interventions …
      Curieuse de lire ta note et de découvrir le titre que tu vas présenter ! Et merci pour ton idée de récap, je ne savais pas trop comment faire.

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