Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle

Chroniques : de chroniquer, dire des petites choses du jour le jour, des riens qui transpirent le vrai. Chroniquer : de regarder le monde comme il ne va pas, le regarder tourner en rond. Chroniques : de faire des croquis d’un conflit, un rien en biais d’un mur en dur, d’un monde en fer, en fer et en béton armé de tous les deux côtés du mur (enfin, il y a un côté plus armé que l’autre, quand même).

Le fond est autobiographique ; Guy Demisle se montre, lui dessinateur, formateur, père de famille à la quête d’un peu de tranquilité quand même pour dessiner, sa femme, dans l’administration à MSF, débordée, on l’aperçoit sur quelques vignettes, et ses deux enfants. La famille arrive à Jérusalem, appartement de fonction, pour un an. Ils sont installés dans le quartier de Beit Hamina, appartement de fonction dans un immeuble plantés avec d’autres au milieu de se qui ressemble quand même plus à des dépotoirs qu’à des jardins bibliques. D’ailleurs, dans les jardins bibliques, il n’y a pas de jeux pour enfants, ce qui fait quand même un point commun parce qu’à Beit Hamina, il n’y en a pas non plus.

Le quartier détermine la population, et les codes qui vont avec, les magasins et se que l’on peut trouver dedans, plus les temps de transports et donc d’embouteillages, de contrôles et de check-point. Donc, la première leçon pour Guy Delisle, c’est de comprendre où il est, ce qui donne que la famille se trouve dans « la partie est de Jérusalem, un village arabe annexé » ce qui fait que  » Pour le gouvernement israélien, on est à Jérusalem » mais pour les autres, c’est la Cisjordanie, la future Palestine, quand elle sera là ( ce qui ne semble pas être pour tout de suite, donc en attendant, on annexe, voire on colonise, on spolie et on trace une ligne au milieu d’une rue en pleine ville : un côté pour les colons, un côté pour les musulmans, pour les arabes chrétiens, c’est pas prévu, mais là, on en à Hébron, pas à Jérusalem, qui n’est pas loin mais c’est une autre division …)

Dans ce puzzle où les pièces ne sont pas interchangeables, ce que le narrateur ne comprend pas et nous avec,  c’est qu’on comprend tout et que tout est absurde. Les pièces du puzzle sont hérissées de barbelés, la géographie est quasi au mètre près, politique, et d’autant plus politique que religieuse, tout se mêle et construit des frontières, des murs, des horaires, des quadrillages peu hermétiques et aberrants, intangibles et d’une complexité insondable, entre communautés voisines et étrangères.

Par petites touches et historiettes en apparence anodides et anecdotiques, Guy Delisle se place en touche : faisant comme si son souci n’était que la gestion du quatidien, la force de sa dénonciation « en biais » vient de là : comment faire les courses, comment mettre ses enfants à l’école, comment amener sa femme dans Gaza ( et en revenir), comment acheter une voiture, comment, les pieds dans l’eau sur une plage de Tel Aviv, regarder passer les avions qui « frappent » Gaza, comment voir le mur, ce mur qui devient l’obsession de ses croquis, comment tout voir avant de partir, et révéler le labyrinthe des codes kafkaïens et des peurs outrageantes.

Les Palestiens, on les voit peu, mais une journée de formation à l’université arabe de Jérusalem en dit plus sur l’inégalité des deux communautés que tout autre long discours que l’auteur ne fait pas  Coincés qu’ils sont derrière le mur, Bansky ou pas, le chroniqueur arrive à faire en sorte que cette invisibilité, justement, les fassent sentir là, de l’autre côté dans toute leur impuissance, comme un gardien de chèvres que le mur a privé de ses champs.

Et en plus d’être intelligent, c’est (parfois) drôle, d’un drôle qui grinçe comme la visite en hélicoptère d’un pape en « Terre Sainte » …

Après, poursuivre la visite sur le site de l’auteur, passionnant.

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