Dans l’épaisseur de la chair, Jean Marie Blas de Robles

Ce roman est l’histoire d’un fils qui plonge dans l’histoire de son père pour ne pas se noyer. Manuel Cortes, le père, s’est coltiné l’héroïsme pour la France, puis, la désillusion, voire l’amertume que cette même France lui fasse quitter son pays, l’Algérie. Le fils, lui, se coltine l’histoire du père héroïque.

Manuel Cortes est un pied noir, son fils, lui, ne sait pas trop ce que c’est qu’être un pied noir. Tout au long de sa noyade, il va tenter de s’accrocher à cette mémoire, en fragments historiques passionnants d’érudition.

Au matin du 25 décembre, alors qu’il est revenu dans la maison familiale avec ses trois propres fils, le narrateur se prend la claque de la parole de Manuel Cortes ; « tu ne seras jamais un vrai pied noir ». Il s’embarque alors de colère sur leur bateau de pêche, celui où ils ont passé des heures, sans trop rien se dire, partageant le silence et le soleil de la méditerranée. Ce matin là, il glisse et tombe, la faute le laisse impuissant dans la mer qui se glace. Il laisse alors venir à lui son érudition pour relier les exploits paternels, ses erreurs et ses aveuglements.

L’histoire de manuel Cortès finit et commence par un exil. Son grand père, Juanito, arrive en sol algérien chassé de l’Andalousie d’en face par la misère. Les espagnols, les européens déjà installés les surnomment les caracoles, parce qu’ils portent leur fardeau sur le dos, même si ce n’est pas un fardeau de grande valeur, il pèse son poids social. Juanito se fait colporteur, basé à Bel-Abbès, les deux fils sur la charrette, il trimbale son bazar dans la poussière du désert où les colonisateur batissent dans la poussière et la crasse, l’Algérie française.

Un des fils deviendra bistrotier, au coeur de la ville dont le roman dresse un tableau à plusieurs étages : française par son administration, elle est multi communautaire,  juifs, espagnols, ne s’y mélangent guère. Mais seuls les indigènes sont exclus, invisibles même. Fils du bistrotier, aux idées étroits et  profondément raciste, ainsi commence l’épopée sociale de Manuel Cortès. Il traverse une enfance de scènes truculentes à la Pagnol et de galéjades militaires franchouillardes, de plus en plus répressives, violentes, aveugles aux légitimes résistances des colonisés.

D’invisibles, ils deviennent menaçants alors que la deuxième guerre mondiale les entraîne dans les tabors, en Italie, sur les monts de Montecasino. Troupes de choc, troupes sacrifiées, Manuel Cortès est alors infirmier à leur côté, ou presque (ben oui, quand même, il n’est pas arabe). Puis, c’est le retour en une Algérie que Manuel ne verra pas changer. Un autre exil commence alors.

Livre hommage, mais pas que ça, loin de là, ce que le père n’a pas su voir, le fils le remet en perspective distanciée de toute nostalgie et du manichéisme qui fut celui de la première génération des « revenus au pays ». « Les pieds noirs sont les boucs émissaires du forfait colonialiste » : même s’il est certain que la colonisation  est à mettre au compte de ceux qui l’ont décidée et imposée, les choix de Manuel Cortès montrent que ceux qui la vivait du bon côté de la Méditerranée, ceux de la colonisation,  étaient quand même un peu sourds.

 

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11 commentaires sur “Dans l’épaisseur de la chair, Jean Marie Blas de Robles

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  1. Je l’ai lu récemment aussi (il est finaliste pour le prix des libraires… je peux relayer ton billet?) et j’ai réalisé que je ne savais rien de cette partie de l’histoire. Ça m’a beaucoup plu.

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    1. Bien sûr que tu peux relayer, si tu penses que ce billet peut contribuer à faire parler de ce livre ! Je suis cet auteur depuis un moment maintenant, et ce titre est assez atypique, dans le sens où l’érudition de l’auteur se met au service de l’histoire récente. Et moi aussi, j’ai appris énormément, principalement, évidemment, sur la vision de la guerre vue par les expatriés.

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    1. Non, Antuno Lobes, je n’ai pas lu encore, mais j’avais noté le nom de l’auteur sur ton blog. Ici, c’est surtout le narrateur qui tire les leçons de la colonisation (l’impérialisme, donc), le père ne le peut pas, ce qui est logique, l’histoire demande du recul, surtout celle aussi complexe de l’Algérie dite française. Je viens d’ailleurs de terminer « L’art de perdre », une autre vision, celle des harkis y est racontée, elle est encore plus méconnue que celle des pieds noirs.

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  2. Je ne connais pas cet auteur, mais tu me l’avais déjà conseillé : du coup, étant tombée cette semaine sur un vieil exemplaire de « Là où les tigres… » chez un bouquiniste, il est venu immédiatement enrichir ma PAL ! C’est fou le nombre de librairies de et de bouquineries qui se mettent chaque jour en travers de mon chemin…

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    1. Je vis la même chose que toi ! Il y a toujours une librairie sur mon chemin ! Bon, en ce moment, je fais des détours, j’ai décidé de vider un peu la pile (les piles, en fait …) j’espère que « Là où les tigres … » te plaira, c’est sans doute le plus baroque de cet auteur. je pense avoir lu à peu près tous ses romans, maintenant, le sieur publie assez peu. L’île du point Nemo est jubilatoire …

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    1. Je viens de finir « l’art de perdre » également, c’est un pur hasard, mais je trouve que les deux regards croisés, celui du père pieds noirs et celui du père harki, racontent finalement presque la même histoire triste et dramatique, des gens qui ont dû quitter un territoire, tout laisser derrière eux et recommencer dans un ailleurs qu’on disait leur pays, alors que non. c’est bien que cette mémoire devienne la nôtre.
      Quand j’avais seize ans, je vivais près d’un foyer sonacotra. Ma meilleure amie était fille de pieds noirs, je ne savais même pas ce que cela voulait dire, juste que chez elle, ça sentait des épices, des odeurs que je connaissais pas, et une profonde tristesse. Je commence tout juste à la comprendre, un peu …

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    1. Je ne comprends pas bien le titre à vrai dire, je pense que l’auteur doit faire référence à quelque chose d’intime, à certains moments, je me suis demandée si il n’y avait pas une part autobiographique tellement tu sens la parole investie d’une sorte de mission de réhabilitation … En même temps, c’est très bien écrit et très prenant (il n’y a que lorsque le narrateur patauge dans l’eau que je décrochais un peu. je suppose que c’est pour ne pas faire une biographie classique ? )

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