De purs hommes, Mohamed Mbougar Sarr

senegal-lgbtNdéné Gueye a été un professeur de lettres engagé dans son université de Dakar. Il a voulu secouer la poussière de l’enseignement de littérature comparée, remplacer les pontes de la littérature française du XIX ème siècle par du sang neuf, des voix contemporaines qui causeraient un peu plus de l’ici et maintenant du Sénégal. Trois ans après, il a abandonné, face à l’inertie généralisée,  au scepticisme de ses vieux confrères et à la médiocre indifférence des étudiants. C’est donc avec un ennui détaché qu’un jour, par hasard, il a choisi de commenter un poème de Verlaine.

La nuit précédente, sa maitresse, Rama, lui a montré, entre deux cigarettes partagées au lit, une vidéo d’une particulière violence. On y voit une foule déterrer un cadavre dans un déchainement d’insultes et de versets coraniques. Le corps est dénudé de son linceul, et puis plus rien. L’homme aurait été un goor-jguéen, un homme femme, un homosexuel, et son corps ne peut donc reposer dans une sépulture, selon les pratiquants musulmans. Musulman, Ndéné l’est aussi, sans conviction, alors que son père suit l’orthodoxie majoritaire et est même pressenti pour succéder à un Imam charismatique d’un quartier de la capitale. D’abord indifférent à la problématique posée par la question des hommes femmes, le personnage se sent de plus en plus troublé par l’hypocrisie généralisée de la société qu’il dévoile : les paradoxes de la comédie du libertinage en boubous qui se joue en dehors des façades, que lui même  pratique, par ailleurs. La vidéo, le corps dénudé, changent insidieusement la donne. L’homme qui aimait les femmes enflammées se glisse dans un autre monde, celui, à la fois souterrain et visible du statut de l’homosexuel au Sénégal.  L’homosexualité, condamnée par la religion musulmane, l’est aussi au nom de la pureté mythique du Sénégal d’avant la colonisation, elle n’aurait jamais existée avant l’arrivée de l’homme blanc, elle est une ignominie importée, une honte coloniale.

Ndéné part à la recherche du corps, s’autorise une empathie de plus en plus inconcevable dans la société dans laquelle il évolue, se heurte à son père, à l’université, à ses propres démons. Il laisse planer autour de lui des rumeurs de plus en resserrées, Verlaine devient une preuve. Pas à pas, le narrateur dérive vers un couloir de haine et de répulsion.

Le livre est court, trop court peut-être pour convaincre sans réserves de la métamorphose intime du personnage qui passe de l’amour inconditionnel du corps des femmes libertines à l’acceptation du rôle ambigu vers lequel l’entraine l’engrenage de ses découvertes. Cependant, en alternant les tonalités, d’un lyrisme coléreux, voire incisif, à une forme d’introspection, de méditation désabusée, il construit un double réquisitoire, contre l’intolérance religieuse et contre les mensonges sociaux et historiques qui la soutiennent.

16 commentaires sur “De purs hommes, Mohamed Mbougar Sarr

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    1. Je pense qu’il y a des romans aussi sur la condition féminine en but aux errances de l’Islam, mais j’avoue de pas trop en connaître pour le moment. Je fais partie d’un groupe de lecteurs qui doit bientôt présenter en librairie des titres issus de la littérature méditerranéenne. Sans doute vais-je alors avoir davantage de références. Je ferai peut-être une liste sur le blog.

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    1. Je ne connais que peu le sujet, l’action est située au Sénégal que j’ai découvert plus en prise avec les problématiques religieuses et homophobes que je ne le pensais. Dans d’autres pays africains, la situation est peut-être différente ? En tout ce texte, même court, m’a beaucoup éclairée. Je ne savais pas, par exemple, que l’homosexualité était condamnée comme une pratique colonialiste.

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    1. Je me suis mal exprimée sans doute. Je ne l’ai pas trouvé trop court, mais juste que la métamorphose du personnage principal, qui est assez radicale, se fait sur un temps très court. Du coup, je me suis dis que, quand même, la révélation et la prise de conscience manquait un peu de crédibilité.

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  1. Comme mes consœurs, j’allais écrire que je n’ai pas été marquée par sa brièveté lors de ma lecture… et puis en relisant ma note, je réalise que je l’avais conclu ainsi : « bien que relativement court, son récit décrit l’évolution de son héros avec intelligence, sans jamais tomber dans la caricature. » Du coup, je reprends : j’avais relevé sa brièveté, mais elle ne m’avait pas gênée !

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    1. L’évolution du personnage principal n’est pas caricaturale, je te rejoins ( j’ai d’ailleurs relu ta note après publication de la mienne, j’aime bien faire cela dans ce sens là …), mais je suis tatillonne sur les métamorphoses, il faut croire !

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    1. J’ai lu deux trois articles sur cette polémique effectivement, l’auteur est accusé d’être partisan de l’homosexualité, ce qui sert parfaitement le propos du livre, l’hypocrisie des discours homophobes au Sénégal. C’en serait presque drôle …

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