La théorie des signatures, Joseph Soletier

Chez les Delabre, si la mère se construit une sainteté macabre, le père est un dieu, omnipotent, omniprésent, d’un christianisme déviant entre mysticisme érudit et adorateur compulsif de textes aussi apocalyptiques que moralistes. Sa foi exigeante et morbide impose sa loi sur ses deux fils.

Monsieur Delabre cumule les contradictions et les diktats. Naturaliste de formation, il est entrepreneur en l’informatique et c’est sur disquette qu’il savoure la fin du monde selon Saint Jean. Il est tombé amoureux de la pureté virginale de Louise, la mère,  mais quelques années plus tard, il court après des jupons moins languissants. Père absent, il pèse pourtant sur ses fils en permanence, comme le patriarche vengeur en majesté de la Bible. C’est le dieu qui frappe, qui honnit, le dieu des anathèmes. Un joug ésotérique et malsain que Aloys et Théodore subissent et qui les contraint à y croire.

On se croit dans un autre temps que le nôtre, dans ce monde étouffant de l’adolescence d’ Aloys, dont les lectures, imposées par monsieur Delage, fleurent  » moisissures, rousseurs et encens ». La phraséologie religieuse imbibe le jeune garçon et lui fait lire le monde, entre savoir et foi, avec un goût immodéré pour les classifications animales et végétales, qu’il explore comme une liberté, entre parc, forêt, cathédrale et l’appartement où la mère se consume de jalousie en attendant que son martyr ne se termine en gloire sanctifiée.

Le récit d’Aloys est elliptique, on pénètre dans ce monde obscurantiste par quelques tableaux brossés : les K7 de Walt Disney qui occupent les enfants lors de l’escapade du père dans la chambre de l’adultère, la visite au curé de la cathédrale, les relevés d’empreintes en forêt, la visite au gourou du père, la maquette de l’église qui s’écroule, chef d’oeuvre inachevé du père, surnommé « yourfather » par Louise, comme pour conjurer son existence.

Ce roman a un aura singulier, porté par une langue hors norme, érudite, savante, ciselée comme une musique baroque. Le mot résonne, presque parfois pour lui même, et pourtant non, car la phrase alors l’enrobe, façonnée, charpentée, et entraîne sa force sonore et figurative vers une infinie tristesse, ou, comme une échappée, se glisse le sourire d’un aphorisme ironique. Les échappées de l’adolescent dans le monde de la forêt, de La nature en général sont autant de flamboyances gothiques et pourtant intimes. les sensations du jeune garçon construisent la vraie cathédrale, la nature, les arbres, les bords d’un étang sont autant de tableaux dignes d’un peintre de la Renaissance, d’une simplicité tellement évidente qu’on n’aurait jamais pensé voir tant de délicatesse dans le recoin. Dans ce roman atypique, à la fois brillant et sombre, le monde est magique et thérapeutique.

Le final serre le cœur, mais dépouille le père de toute gloire. Aloys a échappé aux démons.

11 commentaires sur “La théorie des signatures, Joseph Soletier

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  1. Quel billet, Athalie, tu as la plume enchanteresse ! En tous cas, tu m’as complètement convaincue !
    Et rien à voir, mais tu as vu que Winslow avait publié le dernier opus de la « trilogie Art Keller » (j’ignorais d’ailleurs avant cette parution qu’il s’agissait d’une trilogie !).. ?

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    1. Merci pour le compliment, j’ai dû être inspirée par la plume de l’auteur … Et oui, je pense que cet univers peut te convenir.
      Pour Winslow, je l’ai appris il y a quelques jours aussi, lorsqu’une amie est arrivée avec le livre sous le bras pour me le prêter … Une lecture commune ? Ce serait marrant !

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      1. Les trois tomes en lecture commune, excellent ! On va fêter ça ! Mais comment ?
        Sinon janvier ça me va tout à fait. Je suis en train de dévorer la suite de La servante écarlate, ça va me laisser pour le temps pour cet autre pavé.

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    1. Je ne cacherais pas qu’il est singulier et quelque peu déstabilisant … Les quatre premières pages, après je suis rentrée dans cette atmosphère, gothique, poétique, et pleine de frustrations terribles et mangeuses d’enfants.

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  2. C’est pas un livre, c’est une vraie claque. Cette histoire, ce frère, cette espèce de bulle de Moyen Âge au milieu des années 90. J’ai eu l’impression que l’auteur m’avait jetée dans l’eau avec lui pour qu’on essaie de se noyer ensemble, et à la fin Yourfather était un peu mon père à moi aussi. Glaçant. Ça vaut le coup de persévérer.

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  3. CHER MONSIEUR, JE VOUS EN FAIS MON COMPLIMENT. CE ROMAN EST UNE SURPRISE POUR MOI, TRADUCTEUR, EN ROUMAIN, DE VOS POÈMES. JE VOUS REMERCIE POUR LE LIVRE, PAR UN SUPERLATIF BILINGUE: MERCISSIMO !

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  4. Cher Monsieur, je vous en fais mon compliment. Ce roman est une surprise pour moi, traducteur, en roumain, de vos poèmes. Je vous remercie pour le livre par un superlatif bilingue: Mercissimo !

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